INTRODUCTION :
Qu’a-t-il donc fait de si invraisemblablement subversif,
ce mois de Mai 1968 pour susciter tant de haines rétrospectives
et d’enterrements organisés jusqu’à l’essai
d’oubli concerté ?
La plus grande partie des comptes rendus de ce printemps est passée,
passe toujours à côté du caractère primordial de
l’événement : la nécessité vitale d’humanité que
la parole soit prise par tout le monde. Et c’est aujourd’hui seulement
qu’il me devient manifeste que nous sommes très loin d’être
allés jusqu’au bout de la grande intuition ainsi réduite à une
courte mode soixante-huitarde. Aussi l’intuition fondatrice du mouvement,
je vais la dire telle que des milliers de bouches pensantes mordantes l’ont
proférée : l’exigence de la Parole publique libérée
du discours officiel pour démarrer, se déchaîner en Acte
d’humanité d’absolument tout le monde. Mais si nous voulons
de décision ferme que la parole soit prise par tout le monde, il faut
nous la donner les uns aux autres. La raison en est toute simple : la parole
non renouvelée par le don mutuel universel de tout elle-même passe
très vite du fait d’être jaillissement de l’universalité des
uns et des autres à sa caricature en la pire alternance d’affairisme
de l’oligarchie et de la monarchie. Faute d’intelligence commune
de cette élémentaire réalité – l’apprentissage
du grand art de se parler mutuellement – il n’y a plus personne
qui parle puisque les uns commandent et les autres obéissent, contraire
absolu, tueur de la parole. La schématisation traditionnelle, héréditaire,
archaïque, ancestrale même, habillée souvent et par là modernisée,
d’un costume démocratique, persiste et continue à s’imposer
: le Pouvoir au sommet, le Devoir à la base, le tout sur l’indépassable
marché aux divers produits de consommation y compris des opinions et
des religions – conviction exclue pour risque d’être adoptée
par l’intelligence maximale du plus grand nombre éveillé à toute
son humanité. Le souci d’éviter cette perspective fraternelle
ruineuse de leur avoir, de leur savoir incite les privilégiés à maintenir, à durcir
la répartition des hommes, des femmes en deux catégories : la
Brute en haut, l’abruti en bas. Comment ne pas voir que la Parole qui
nous donne de nous interpréter les uns les autres, d’être
les acteurs nous imaginant, nous innovant, nous incarnant d’expression
charnelle singulière universelle et d’un même lien cultivé,
travaillé, nous créant les uns les autres, mais c’est çà,
c’est Lui, le Verbe fait chair ? Pas un mystère mais l’évidence
créatrice. Parti de là et (ou) arrivé là, tout
le monde, oui, tout le monde voit que se parler d’égal à égal
les uns aux autres, sans supérieur ni inférieur veut dire exactement,
identiquement la même chose, ne fait qu’un avec s’aimer les
uns les autres d’amour d’estime inventive créatrice universellement
suscitante, soulevante des vivants et des morts. Tiens tiens mais ce n’est
pas par hasard que je viens de mettre du suscitant, du soulevant dans l’amour
et dans la Parole, le Verbe mutuel à égalité comme tous
deux ne font, ne sont qu’une seule chair. C’est bien là le
commandement tout neuf, le commandement nouveau qu’a donné, que
donne le Verbe fait chair pour ne pas rester un mot en l’air. Et ce commandement
tout nouveau, sans précédent, se reconnaît dans l’histoire
au fait qu’il est le contraire de tous les ordres. Oui, le contrordre
d’absolument tous les ordres au sens où pas un seul ordre social
et même religieux ne peut subsister quand sa pratique devient l’unique
norme du comportement universel.
Ici nous entrons dans l’incroyable qui sans jamais rien imposer en s’exposant
purement et simplement, n’exige que d’être cru sur la foi
de la parole donnée. Je ne l’avais pas découvert au printemps
de 1968 mais elle était bien en germe, en promesse cette année-là,
l’invraisemblable trouvaille de mes 80 ans formulée, parlée
lors de ma dernière prédication au couvent dominicain de Montpellier,
le 11 mars 2001 : nous avons encore une conception posthume, funéraire
de la Résurrection. Il est classique de dire du grand problème
de notre destinée qu’il tient dans la question : y-a-t-il une
vie après la mort ? Je n’aurais jamais cru que l’on pût
en rester à ce stade du primate qui se demande s’il y a une vie
après la mort quand le monde est pris à la gorge par l’évidence
pour des foules, des masses humaines, du pas de vie, du tout, d’aucune
vie avant la mort. La vie est si fréquemment infligée, très
rarement donnée. Je n’ai jamais entendu un mot plus fort, plus
dense que celui-ci qui exprime le génie philosophique de la radicalité présent
chez tout homme, chez toute femme : « Ce qu’on me fait faire, ce
n’est pas une vie ». Une parole si chargée de sens d’humanité bafouée
prouve avec quel esprit lucide son auteur innombrable a le pressentiment qu’existe
la manière, l’art, la science de vivre, du savoir vivre dont il
pourra enfin dire : « Cà c’est une vie » et pas seulement
une vie, mais c’est ma vie, c’est la vie sans plus rien de mortel
parce que toute d’amour fraternel et d’amour fraternel mutuel universel.
A la lumière du Verbe, de la parole qui alors se déchaîne
sans respect diplomatique de la moindre borne, l’idée rabougrie
d’un Sauveur attendant sagement de mourir en expiation victimale des
péchés contre son Papa tout-puissant pour res-susciter, s’effondre,
est noyée dans le ridicule. C’est à ce grossier, vulgaire
schéma réducteur du Verbe, de la Parole qu’il faut d’urgence,
pour notre joie commune, nous donner les uns aux autres, que s’attaque
l’élémentaire Heureuse Nouvelle, traduction vraie du mot « Evangile ».
La Parole qui s’est faite chair, Jésus-Christ, n’a pas attendu
de mourir, d’être exécutée, clouée au bois,
crucifiée pour mener une vie, la grande vie effrénée,
dé-chaînée de res-suscité contagieusement res-suscitant.
Il res-suscite avant même la mort et pendant la mort donc après
la mort. D’ailleurs, contrairement aux hommes et femmes de l ’ère « chrétienne » qui
a suivi, la foule galiléenne, juive et cosmopolite, de Capharnaum au
désert, du temps de Jésus, ne s’y est pas trompé.
Elle a vu que cet homme était le seul à lui parler vraiment avec
l’accent selon sa propre expression, du Fils de l’Homme, du Petit
de l’Homme, de l’Utopie réalisée donc réalisable
par tous les humains, tous les vivants et tous les morts, de l’a-venir
de l’humanité de l’homme, qu’il ne pouvait qu’être
le Verbe en personne puisqu’il pulvérisait le verbiage. Il se
manifestait comme Parole libératrice, comme Verbe créateur incompatible
avec ses deux ennemis personnels : la Pouvoir et l’Argent. Près
de 40 ans après 68, je m’interroge sur les raisons d’un
rattachement monstrueux, obstiné du terme « résurrection » au
langage religieux des classés, répertoriés chrétiens.
Cette anomalie vient du fait que l’acte de res-susciter s’est vu
coupé, abstrait, déraciné du Verbe « susciter ».
Comment voulez-vous res-susciter sans d’abord, à profusion, à linfini
susciter ?
A force de susciter la parole chez les réduits au mutisme, l’audition
créatrice chez les sourds, la mise debout chez les paralysés,
la mise en commun chez les mis à part forcés ou de leur plein
gré, l’élan, le mouvement, l’avènement de
la vie consciente chez les inertes, la santé débordante, foisonnante,
chez les malades, la vie chez les morts, Jésus le Verbe a tout spontanément
res-suscité lui-même d’une résurrection des autres
un millier de fois pratiquée. Incarcéré, jugé,
crucifié pour cause d’acte permanent suscitant l’insurrection
là où il fallait, devait régner la conservation, la résignation,
il est l’Eveilleur du soulèvement universel, d’une sortie
massive hors des cachots et des tombeaux, de toute l’humanité en
chacune de ses personnes, de toute la création en chacune de ses œuvres
avant la mort, pendant la mort, donc après la mort. C’est cette
ultime trouvaille qui fait rebondir dans ma mémoire re-travaillée
par l’imagination créatrice res-suscitée sus la forme du
souvenir d’avenir, l’Evénement résumé de mon
métier d’orateur d’Heureuse Nouvelle sans frontières
: le Carême, la Pâque subversive que j’ai annoncée,
proclamée en Mars 1968 au cœur de Paris à la Mutualité qui
veut dire lieu de la relation mutuelle.
La première idée de cette prédication d’un nouveau
style est de Georges Montaron, alors directeur de Témoignage Chrétien
quand il m’a donné son coup de téléphone : « A
ton prochain passage à Paris, n’oublie pas de venir me voir. Je
t’exposerai les grandes lignes de ce que j’ai concocté dans
ma petite tête politique ». La scène m’est présente
comme si c’était hier ou plutôt comme il faut qu’elle
soit demain, jouée, interprétée, incarnée, créée
par des millions d’acteurs et d’actrices : « A la chaire
de Notre Dame de Paris, commence Montaron, pendant des années, le Carême
annuel n’abandonnait jamais sa tournure officielle, académique
de ronron sans surprise. Brusquement a surgi Lacordaire, de ton ordre des frères
prêcheurs . Un accent tout neuf romantique . C’est moi qui ajoute
en reconstituant de sympathie créative notre conversation d’il
y a bientôt 40 ans; Lacordaire a eu ce trait de génie de donner
vers 1848 à Notre Dame de Paris une conférence dont le titre était
: De la charité en forme de fraternité « Mais tu le sais,
poursuit Georges Montaron, après Lacordaire, la parenthèse d’actualité,
de fraternité agissante s’est vite refermée et l’on
a recommencé à disserter intemporellement du haut de la chaire
des Carêmes de Notre Dame de Paris . Alors, tu vois où je veux
en venir . Je t’offre non pas la chaire de Notre Dame de paris mais la
tribune de la salle des meetings de Paris, la Mutualité pour un Carême
enfin de notre temps ».
Alors m’apparaît avec un éclat d’une incroyable fulgurance
le pourquoi des coups bas et tordu que m’ont toujours assénés
jusqu’à l’estocade final m’interdisant pratiquement
la sainte prédication, mon couvent de Montpellier, ma province dominicaine
de Toulouse comme instruments locaux de la revanche du Saint Office, de la
Curie Romaine sur le Concile Vatican II et Mai 68 : ils ne m’ont jamais
pardonné d’avoir été, d’être le Prédicateur,
le frère Orateur du Carême de l’Année qualifiée
d’An Maudit selon les critères de la RealpolitiK. Ils veulent
très logiquement m’enterrer avec la date à effacer. « L’ère
Cardonnel est révolue » comme l’a déclaré en
une formule d’extrême délicatesse fraternelle l’année
de mes 81 ans mon dernier supérieur dominicain. Je publie donc aujourd’hui
ma prédication de la Pâque, passage de la servitude à la
libération, de la mort à la vie qui transgresse les limites du
lieu et du temps où il a été proclamé. J’ai
modifié le titre global « L’Evangile et la Révolution » qui
devient avec plus de vérité « L’Evangile c’est
la révolution ». La prédication s’ouvre sur le sens
révolutionnaire du Carême, se poursuit avec la Foi libératrice.
Enfin, la troisième conférence qui s’intitulait en 1968 « La
résurrection stimulant de la révolution » découvre
en 2006 son souffle authentique : la révolution jusqu’à l’universelle
résurrection. Comme ma pensée parlante, ma parole pensée,
ne s’est pas figée dans mon Carême à la Mutualité,
je ne fais pas plus du littéralisme Cardonnel que du fondamentalisme
biblique. Mais je mentionne chaque fois mon actualisation 2005 de ma parole
1968 pour la distinguer de sa lettre du temps où elle fut prononcée.
Par rapport au jeune 68 , 2006, que le monde est vieux avec sa vieille Europe
qui trahit dans les faits les valeurs qu’elle récite par habitude
! Nous ne sommes pas sortis de la pré-histoire. Quand allons-nous inaugurer,
commencer l’histoire ? Nous voici toujours à l’âge
de la terre informe et vide, aux mains du pouvoir et de l’invisible main
du marché mondial.
Il est temps de rompre avec notre formatage d’êtres pré-fabriqués,
pour entrer en Création. Contre la morne succession des siècles
du capital accumulé, vive l’An I de l’Humanité !
LE SENS REVOLUTIONNAIRE DU CAREME
Vendredi 22 mars 1968 et au delà
On ne vit pas sans d’heureuses nouvelles. Parce que des masses
d’hommes ne reçoivent pas d’heureuses nouvelles, ils
ne vivent pas. Tout au plus pouvons-nous dire de millions d’Asiatiques,
d’Africains, d’Américains du Sud ou même du
nord, d’Européens, de Français, qu’ils survivent,
qu’ils existent, qu’ils ne meurent pas. Vivre consiste à échapper
pour l’instant, à la mort qui, inéluctablement, vient.
A la radio, à la télévision, des foules d’hommes,
de femmes, entendent ou regardent en écoutant des nouvelles. Mais
les nouvelles, ce n’est pas « nouveau ». Le mot « nouvelles » a
perdu sa signification , son mordant de nouveauté. Les nouvelles,
ce n’est pas neuf, nouveau. C’est la continuation quotidienne
de ce qui a toujours existé. Les nouvelles m’apportent tous
les jours, débitées en tranches, en faits divers, des hommes
qui se tuent individuellement ou en bandes dotées d’uniformes
d’armées régulières, qui s’exploitent
les uns les autres. Le plaisir d’un homme est obtenu grâce à la
détresse de quelques-uns, beaucoup d’autres. Bref, les nouvelles
veulent dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
D’ailleurs, plus de nouvelles, rien que des infos !
Pourtant une heureuse nouvelle, une bonne nouvelle, nous en faisons tous l’expérience.
C’est un ami, c’est une amie qui vient me voir ou que je vais rencontrer
et que je n’avais pas vu depuis longtemps, même était-il
venu seulement la veille. Mon cœur en est inondé de sourire, de
lumière, de soleil. Ma vie prend un tour autre ; c’est une force,
un pouvoir, une puissance de renouvellement. Mais la limite des heureuses nouvelles
vient de ce qu’elles concernent les individus et se trouvent au pluriel.
Il existe des gens par foule dont la vie entière est un malheur. Des
générations de Vietnamiens, de jeunes gens, de jeunes filles,
d’enfants n’ont connu que la guerre au point que la paix demeure
un mot vide de sens qui ne correspond à aucune expérience réelle.
Les heureuses nouvelles sont passagères et n’ont pas de quoi rassembler
des foules, des masses entières. Il nous faut une Heureuse Nouvelle,
une Bonne Nouvelle au singulier capable de toucher tout le monde, le cœur
de tout le monde, d’être parlante, éloquente, comblante
pour tous .
L’heureuse nouvelle des hommes, des femmes, des enfants, des peuples,
des vivants et des morts, rassemblés en humanité, n’est
pas plus l’addition, la somme de nouvelles particulières que l’on
pourrait obtenir par la juxtaposition des bonheurs de chacun. On ne peut être
heureux à fond, durablement, sans Bonne Nouvelle pour tous, pour les
humains en masses.
Pourquoi n’existerait-il pas une Bonne Nouvelle, une Heureuse Nouvelle
capable de dérider tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants
de tous les peuples et de tous les siècles ?
Voilà ce que signifie l’Evangile, non point seulement quatre petits
livres écrits par Marc, Luc, Mathieu et Jean mais l’Heureuse Nouvelle
qui a pouvoir d’effacer les plis, les rides accumulés sur tous
les fronts.
L’Evangile, ce n’est pas pour nous sa lettre ,encore que sa lettre
est parfois terriblement actuelle , beaucoup plus contemporaine que les nouvelles
des journaux, des moyens d’information. Se contenter d’heures fugitives
de plaisir, de bonheur, pour quelques-uns , ce n’est pas être croyant,
ce n’est pas être chrétien. (J’ajoute en 2005-2006
: ce n’est pas être partisan de Jésus-Christ). Parlons de
la Bonne Nouvelle, de l’Heureuse Nouvelle qui éveille un peuple,
un monde, l’humanité. Les quatre évangiles ont mis en style écrit
l’heureuse nouvelle vécue d’abord en communauté chaleureuse,
amicale par les premiers chrétiens. Au lieu de réciter paresseusement
les mêmes textes, inventons l’heureuse nouvelle, la Bonne Nouvelle
de l’humanité en style d’aujourd’hui. C’est être
fidèle en profondeur à la grande tradition que d’inventer,
d’annoncer d’un style autre, la même heureuse Nouvelle de
tous les humains maintenant devenus masses innombrables. Bien sûr sous
la forme où elle a été vécue par une génération,
la première génération chrétienne, l’heureuse
nouvelle garde puissance de renouvellement pour les siècles à venir.
Jamais la pensée ne m’effleure, jamais je n’ai dit que l’Evangile,
l’heureuse nouvelle était n’importe quelle nouveauté.
J’aime mieux donc l’affirmer tout de suite avant de le développer
dans ma dernière conférence : je crois que l’heureuse nouvelle à l’œuvre
dans le monde, débordant toutes les révolutions encore que les
suscitant dans ce qu’elles ont de radicalement révolutionnaire,
est le soulèvement, le rassemblement du monde entier, de tous les humains
au cours des siècles par delà toutes les frontières jusqu’à l’ultime
frontière, la mort brisée par notre premier-né, Jésus
Christ. Je m’indigne de ce que l’on tende à réduire
l’heureuse nouvelle capable d’enchanter tous les humains, à la
propriété d’une minorité, d’une catégorie
particulière qui s’appelle les chrétiens. La bonne nouvelle
libératrice, déridante, se présente en fait comme la doctrine
ennuyeuse , la religion, la loi étriquée, restrictive de quelques-uns,
du milieu croyant pratiquant de rite catholique romain, orthodoxe ou des églises
réformées.
Si je la répète littéralement sous la forme où elle
a été écrite voici à peu près vingt siècles,
elle est ancienne, vieille, elle n’est plus neuve, elle n’est plus
heureuse nouvelle, elle n’est donc pas l’Evangile.
Je ne peux découvrir l’Evangile que dans les évènements
d’aujourd’hui, dans l’histoire de mon temps. L’Evangile
intemporel, spirituel, l’Evangile qui ne touche, qui ne concerne aucune
situation historique, contemporaine, n’a plus rien à voir avec
la Bonne, l’Heureuse Nouvelle. L’Evangile ainsi compris n’est
plus l’Evangile.
Qui prononce le nom d’Evangile dit l’exigence d’un renouvellement
sans fin, inépuisable, de la vie en forme d’invention, de création
permanente culminant dans la Résurrection ininterrompue sans frontière
aucune ni d’espace ni de temps. A couper le souffle aux forces de pouvoir,
de profit d’habitude et de mort. Voilà donc, à cette racine
d’un attiédissement systématique séculaire de l’Heureuse
Nouvelle, où se situe la trahison. On a réussi ce tour de force
: ennuyer, embêter, assommer, ligoter, enchaîner, les hommes, les
femmes, les enfants avec ce qui est destiné à les dérider, à les
dilater, à les libérer. La puissance de renouvellement s’est
muée en puissance de conformisme. Regardez nos églises, nos temples,
même paresseusement, mondainement adaptés à la dernière
mode d’aujourd’hui vite passée selon les procédés
hyper modernissimes du marketing éphémère d’informatique
d’autant plus mise au point qu’ils sont incapables de cacher l’archaïsme
foncier, le vide du contenu. Dans nos lieux de culte, on s’ennuie ferme.
Le monde où l’on s’ennuie ne peut être de l’Evangile,
du Fils de L’Homme, du rêve de l’Homme, Avenir de l’Homme
Jésus Christ. Si nous disons croire à l’Evangile, donc
l’Heureuse Nouvelle pour tous, pourquoi faisons-nous la gueule ? La bonne
nouvelle, c’est l’événement qui éclate aujourd’hui.
Je n’ai le droit d’annoncer, de proclamer l’heureuse nouvelle
que mêlée aux faits divers d’aujourd’hui. Mais l’heureuse
nouvelle a une telle ampleur, elle a tellement de quoi combler les hommes,
les femmes, les enfants, les peuples de tous les temps qu’elle ne se
réduira pas à une réalisation d’aujourd’hui, à une
révolution de maintenant, de l’immédiat. D’autant
plus intense qu’à partir de demain, tout reprendra comme d’habitude.
Mais, tout de même, si elle ne se réduit pas à des évènements
de notre époque, il faut bien que l’on en voit quelque chose tout
de suite, qu’elle ne soit pas lettre morte pour des masses, des foules
qui n’en peuvent rien absolument rien entendre. Sans se limiter à ce
que je vais dire, l’heureuse nouvelle, mais elle sera, elle est la fin,
non seulement de l’exploitation de l’homme par l’homme mais
de l’homme au pouvoir de l’homme, de la femme, de l’enfant à la
merci de l’homme, de l’humain, proie de l’homme d’Etat,
de l’homme du Tout marché immonde prédateur.
La bonne, l’heureuse nouvelle c’est l’abolition du diktat
des puissants, c’est l’arrêt des bombardements et le retrait
des troupes américaine du Vietnam.
L’heureuse nouvelle, mais elle sera, elle doit être, elle est déjà la
recherche, la découverte d’une vie commune des arabes et des israéliens
dans un peuple libéré des surenchères nationalistes détournant
de la situation réelle et des capitaux du régime directorial
de l’impérialisme de Mammon, de la tyrannie de l’argent.
L’Heureuse Nouvelle mais elle sera, elle est la fin de l’épuisante,
de la scandaleuse course aux armements, la venue au grand jour du désarmement
voulu, réalisé, avec passion par les peuples surmontant, brisant
le ridicule de leurs frontières anachroniques. On a tellement peur jusque
dans l’Eglise, que l’Evangile ne soit que çà, soit
seulement çà, que l’heure n’est jamais venue, est
toujours retardée d’agir pour que d’abord ce soit çà.
Si l’Heureuse Nouvelle ne s’incarne dans aucun événement
collectif, convivial d’humanité, que les hommes en masse, en foules,
n’ont que de mauvaises nouvelles, qu’entendez-vous donc par Evangile
? Mais ce n’est pas dans n’importe quelle condition que nous sommes
prêts à entendre l’annonce de la Joie pour le monde entier.
La Nouvelle qui rompt avec la monotonie des nouvelles transmises chaque jour à la
radio et à la télévision ne se fait entendre qu’à la
masse des pauvres. Le riche, le puissant, l’homme respectable, celui
qui a de la surface, même l’Eglise, le Prince de l’Eglise
ne peut discerner l’accent de l’heureuse nouvelle ; il n’entend
pas l’Evangile parce qu’il le reçoit, le classe dans le
flot des « nouvelles » sans rien de neuf, des « infos ».
Ainsi la masse, la foule des pauvres, des réduits à rien est-elle
frustrée de sa bonne nouvelle, de son heureuse nouvelle. IL est impossible
de se faire entendre à la fois des grandes foules et des milieux privilégiés.
La nouvelle est bonne, heureuse, dilatante, comblante pour les pauvres et mauvaise
, accablante, catastrophique pour les riches.
Il n’existe de nouvelle heureuse pour les pauvres que celle de leur rassemblement,
de leur solidarité, de leur communion. C’est le signe irréfutable
de Jésus-Christ : les pauvres sont évangélisés.
Les pauvres enfin, enfin comme ses seuls uniques authentiques auditeurs réalisateurs
entendent l’Evangile.
Tant que les opprimés, les humiliés du monde entier sont dans
l’impossibilité d’entendre leur heureuse nouvelle, l’Evangile
ne se diffuse pas. S’il n’apparaît pas comme la mauvaise
nouvelle pour les riches, les puissants qui doivent abdiquer leur richesse,
leur puissance, leur pouvoir afin d’entrer dans l’immense communion
du peuple des pauvres, il n’est plus l’Evangile de Jésus
Christ. Mais alors, nous n’avons pas à réaliser l’accord
de l’Evangile et de la Révolution, à mettre en parallèle, à relier
par une conjonction l’inspiration évangélique et l’exigence
révolutionnaire. Je ne dirai pas selon notre titre provisoire, imparfait,
l’Evangile et la Révolution, mais l’Evangile, l’heureuse
nouvelle de la Révolution.
Beaucoup édulcorent l’Evangile en le réduisant à une
transformation privée, intérieure, individuelle qui dispenserait
de la grande mutation, de la subversion radicale.
Non il faut annoncer les expropriations qui exigent le retournement du cœur
de l’homme passant des réflexes du propriétaire à l’entière
mise en commun.
Mais alors pourquoi le Carême ?
Il signifie classiquement, couramment, rituellement un temps de pénitence.
Pensez-vous que quelqu’un puisse croire en vérité qu’il
faut s’imposer une série de privations, de sacrifices, s’engager
dans la voie des mortifications ?
Les mandements officiels d’Eglise disaient que, de la jeunesse à l’extrême
sénescence, les fidèles devaient pratiquer une abstinence dans
l’ordre culinaire. Les personnes âgées ou malades pouvaient
remplacer l’abstinence par des œuvres de charité. Ainsi donc
l’amour, la miséricorde, la solidarité, la simple humanité tiendraient
lieu des privations de la table.
C’est une autre voix, c’est un autre accent que, prêtre du
Christ, ou plus fortement, plue rigoureusement vrai, Orateur du Verbe, de la
Parole faite chair du tribun Jésus, il m’est donné d’entendre
et d’avoir à répercuter, à ré-inventer en
Parole d’aujourd’hui, en situations d’aujourd’hui,
dans la grande liturgie du Carême, des quarante jours préparatoires,
prélude, ouverture de la Pâque.
Quand je proclame mon adhésion de foi au Verbe de Dieu, Dieu lui-même,
je crois l’ Esprit Saint qui a parlé, qui parle toujours par les
prophètes. Or, Isaïe le Prophète donne son vrai sens à tout
le Carême : « Crie à pleine voix, sans prudence, sans peur.
Elève la voix comme le cor, comme la trompette . Révèle à mon
peuple son péché. Ils cherchent jour après jour, ils désirent
connaître mes sentiers comme un peuple qui vivrait la justice sans oublier
le droit de son Dieu. Ils s’informent près de moi des lois justes,
ils désirent que Dieu se fasse proche. Pourquoi jeûner si tu ne
le vois pas, nous mortifier si tu l’ignores ? Or, les jours de jeûne,
vous traitez des affaires et vous opprimez tous vos ouvriers. Or, vous jeûnez
dans la bataille et la division en frappant le pauvre à grands coups
de poing. Ce ne sont pas des jeûnes comme ceux d’aujourd’hui
qui feront là-haut entendre vos voix. Est-ce là un jeûne
qui me plaît le jour où l’homme se mortifie ? Courber la
tête comme un jonc, s’allonger sur le sac et la cendre ?
Est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à l’Infini
? » Alors, fidèle aux accents que mon Eglise, mon Peuple place
sur mes lèvres, j’élèverai la voix sans crainte,
en surmontant toute peur. Je proclamerai que le Carême n’a rien à voir
avec la pénitence-mortification. Celle-ci est bien pire que païenne.
Elle est mortelle, masochiste.
Dieu ne veut pas des hommes courbés, tordus qui s’imposent des
privations sans relation aucune avec l’état du monde. Dieu veut
des hommes debout, des hommes, des femmes, des humains insurgés en humanité contre
l’injustice. La situation ne s’est pas sensiblement modifiée
depuis Isaïe le Prophète. Aux jours de jeûne, pendant le
temps du Carême, l’univers religieux, les pratiquants, j’entends
les fidèles à la pratique cultuelle, rituelle, traitent des affaires
et frappent à grands coups de poing le pauvre. Les milieux ecclésiastiques
et religieux aussi se livrent aux affaires et vivent du lien avec le capital.
Les choix politiques de la grande masse des pratiquants du culte chrétien,
catholique, leur ratification des arguments pires que païen, d’odieuse
réalpolitik, égoïstes d’Egotisme foncier qui justifient
la force de dissuasion, les associent au pillage structurel du Tiers Monde.
La non remise en question radicale des règles de commerce, des salaires,
des grandes banques de crédit dans nos pays équivaut à la
complicité avec l’acte institutionnalisé qui consiste à frapper
le pauvre à coups de poing.
« Ne savez-vous pas, dit Dieu l’Infini, quel est le jeûne qui
me plaît, ma Parole ? Rompre toutes les chaînes injustes. Détruire
ce qui asservit les hommes, les femmes, les humains. Renvoyer libres les opprimés,
briser toutes les servitude, tous les esclavages. Partager ton pain avec l’affamé.
Héberger les pauvres sans abri. Vêtir celui que tu vois nu. Et ne
pas te dérober devant ta propre chair. Alors, ta lumière poindra
comme l’aurore, ta blessure sera vite cicatrisée, ta justice marchera
devant toi et la Gloire de l’Infini derrière toi.
Alors si tu cries, l’Infini répondra à tes appels. Il dira
: Me voici ! »
Maintenant je regarde partout et je pose la question : où en sommes-nous
de ce grand programme de la charte du Jeûne selon Dieu l’Infini
? Où sont-elles les chaînes injustes que nous cherchons à rompre,
que nous brisons ? Et les situations d’asservissement, de rapports d’exploitation,
d’humiliation, de prostitution, de domination-sujétion par nous
détruits ? Connaissez vous les opprimés au combat d’émancipation,
de libération desquels nous participons ? Où se trouvent les
affamés qui ont vécu avec nous le partage du pain et les sans-abris
que nous avons logés et les hommes nus habillés par notre pouvoir
d’aimer en impatience de réalisation ?
En Amérique Latine, en Afrique, en Asie, plus de 60 % de la population
est lié par les chaînes injustes de l’oppression, du racisme,
de l’ignorance calculée, voulue, entretenue, structurelle.
Avec qui mettons-nous nos efforts en commun pour briser les chaînes d’esclavage
? En Europe, en France même, avons-nous une action concertée afin
de briser des situations d’injustice qui, pour être moins criantes
qu’en Afrique et Amérique Latine, n’en sont pas moins réelles
? Nous condamnons l’orgueil individuel mais c’est parfois sans
réserve que nous donnons notre approbation aux manifestations de l’orgueil
quand il devient national
pour rivaliser avec les autres nations dans le sens de la puissance. Alors,
je pèse tous mes termes : une grève générale qui
paralyserait les mécanismes d’injustice, l’actuel engrenage
des structures de mort du Tout marché de plus en plus mal déguisé en
société, mais le voilà – foi du prophète
Isaïe – le jeûne qui plaît à Dieu, le voilà le
vrai Carême d’ouverture de la Pâque !
(A ce moment-là – comme si c’était après plus
de vingt ans-, aujourd’hui même, j’entends fuser deux cris,
l’un féminin « Menteur !» dont je connais l’auteure
devenue mon amie, l’autre masculin « Salaud ! », ici je revois
le visage orné d’une petite moustache noire, j’espère
le rencontrer amical, fraternel avant la vie définitivement éternelle – je
me suis surpris murmurer : « Mais elle porte, elle passe la rampe, la
Parole de Dieu ! »
Oui, le Carême selon Dieu, consiste à jeûner, à s’abstenir
de l’injustice selon toutes ses formes : sa signification révolutionnaire.
Le Carême implique la rupture avec les critères de notre société capitaliste
devenant mondialement la domination de Mammon, l’impérialisme
de l’argent.
Prêcher massivement le Carême, c’est éveiller, susciter
sans cesse, res-susciter une action collective d’ensemble d’humanité pour
paralyser les ressorts, les mobiles d’une société injuste
dominée par l’argent et la puissance, le pouvoir. Je le répète
afin que ce soit bien clair, qu’il n’y ait aucune équivoque,
la grève générale de protestation non instinctive mais
pensée contre l’injustice, l’inégalité structurelle
du monde, est bien l’accomplissement du jeûne, du Carême
qui plaît à Dieu, la liturgie contemporaine de la Pâque.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine,
jusqu’au retournement du cœur, notre lumière ne brille pas
comme l’aurore, comme le début, le prélude du monde, l’avènement
de l’histoire. De l’humanité, de la création.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine,
jusqu’au retournement du cœur, notre blessure demeure, n’est
pas cicatrisée.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine,
jusqu’au retournement du cœur, notre justice ne marche pas devant
nous et la Gloire de Dieu l’Infini n’est pas derrière nous.
Elle ne peut pas nous accompagner, nous envelopper, nous peupler de son rêve,
créateur, libérateur.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine,
jusqu’au retournement du cœur, si nous prions, si nous crions, Dieu
l’Infini ne répond pas. A nos appels , il ne dit pas me voici.
C’est dans la libération des hommes, des femmes, dans tous les
humains enfin devenus l’humanité que Dieu l’Infini proclame
d’universelle ivresse de joie sans borne, sans frontière ni d’espace
ni de temps Me voici. C’est dans l’heureuse nouvelle de l’internationale
des pauvres – que dis-je l’Internationale ?- c’est dans l’heureuse
nouvelle des pauvres rassemblés du fond de tous les siècles – du
peuple mondial, planétaire, universel des pauvres, que l’Infini
Dieu vient.
LA FOI LIBERATRICE
LE VENDREDI 29 MARS 1968
ET AU DELA
« Madame, n’êtes-vous pas gênée de vivre
dans le grand luxe en plein cœur d’un pays, d’une ville
où, par masses, les hommes, les femmes, les enfants meurent de
faim ? »
Telle était la question que posait l’interviewer de la télévision
française, voici deux ans vers la Pâque, à une femme richissime
de Calcutta. « Oh ! vous savez, on s’habitue ! ».
Les questions reprennent. « Vos domestiques peuvent-ils voir leurs familles
? » Quelle est la réponse ? « Je leur donne l’autorisation
de voir leurs parents à peu près tous les dix ans ». Enfin,
l’ultime tentative : « Les gens à votre service mangent-ils à leur
faim ? » « A leur faim, c’est beaucoup dire, mais tout de
même suffisamment ». Je n’oublierai jamais l’égoïsme,
la tranquille indifférence de ce beau visage féminin qui a ,
bien sûr, ses nombreux équivalents masculins. Il est plus éloquent
que tous les chiffres pour résumer la tragédie du monde. A un
homme qui demandait de l’argent en formulant la raison suprême
: « Monsieur, il faut bien que je vive », Talleyrand, ancien évêque
d’Autun, répondait : « Je n’en vois pas la nécessité ».
Nous sommes dans un monde où l’on ne voit pas encore, où l’on
ne sent pas la nécessité pour tous les humains de vivre. Davantage,
les mécanismes du fonctionnement régulier de notre système
contestent à des masses, à des foules humaines le droit élémentaire
de vivre. Les riches, les puissants ne peuvent pas flairer, sont dans l’incapacité radicale
de sentir la nécessité où sont tous les humains de vivre.
Aussi la nouvelle heureuse, bonne de la vie exubérante pour les spoliés,
les opprimés, les pauvres, est-elle du même coup mauvaise pour
les riches. Il existe, accompagnant les béatitudes, une malédiction
radicale , sans nuances, dans l’Evangile : elle ne s’adresse absolument
pas aux gens sans religion, sans foi ni loi, aux athées, mais aux riches.
Nous avons tort de l’interpréter comme un verdict extérieur,
une condamnation morale. Quand il maudit les riches, Jésus Christ fait
seulement une constatation : je n’ai jamais vu un riche heureux. Mais,
me direz-vous, l’expérience du monde entier se dresse contre votre
naïve affirmation. Pardonnez-moi, mais je la maintiens : c’est évident,
je connais des riches satisfaits, bien pourvus, bien nantis, gavés,
repus, mais heureux, jamais. Plus encore, à mesure même que le
riche, le puissant obéit, s’asservit aux réflexes de la
richesse, de la puissance, il devient incapable de pressentir, de soupçonner
le bonheur, la joie, la béatitude. Parce que la béatitude se
trouve dans ce qui ne satisfait pas mais comble à l’infini : la
mise en commun, le partage, la réciprocité aimante, liante, fraternelle.
Dans une forme de société qui pousse chacun à se satisfaire,
il est inévitable que par foule, par masse, les hommes, les femmes,
les humains soient volés. Quand nous sommes encouragés à nous
satisfaire, personne n’est comblé. Je suis hanté par un
film brésilien au titre terrible : « Vidas secas ». La traduction
française inexacte est « Sécheresse ». En réalité,
ce sont les vies pas sèches mais asséchées, les vies desséchées,
les vies stériles, stérilisées, condamnées à mort
dès leur naissance. C’est la multitude des vies non irriguées
qui tournent court parce que ne les irriguent pas, ne les inondent pas les
eaux ruisselantes d’un grand projet. Selon que nous traduisons par sécheresse
ou vies asséchées, nous sommes aux prises avec deux conceptions
du monde : si c’est la sécheresse, on n’y peut rien car
elle représente un phénomène inévitable, une fatalité.
Mais les vies non irriguées par le projet fertilisant supposent des
responsabilités humaines, des carences, des fautes, un engrenage de
culpabilité qu’il faut casser, briser afin que vivent, respirent
les hommes et les femmes. Tranchons dans le vif. Avec tout le poids d’une
expérience davantage creusée, approfondie, pensée, je
vais le dire abruptement, en vérité radicalement parlée.
C’est après un peu moins de quarante ans qui ont suivi ma conférence à la
Mutualité sur la foi libératrice que l’évidente
réalité sociale et totale infernale aussi bien qu’explosive
dans la lutte contre elle m’est apparue. Si je dis « sécheresse » pour « Vidas
seccas », il n’y a que des faits, un réel objectif, une
histoire objective, indépendante des volontés soit divine soit
humaine ou patronale, gouvernementale. C’est comme çà,
dernier mot d’absolument tout, la soumission à l’ordre du
monde, qu’il vienne de la sagesse d’un Dieu maître de l’univers
ou d’un déroulement anonyme de la loi souveraine des choses et
des gens tels qu’ils sont. Mais, si je commence à parler des vies
desséchées, asséchées, rendues sèches, alors
forcément, inéluctablement, obligatoirement, il y a des responsables,
il y a des coupables qui, de plus, agissent en s’appuyant sur un réseau
de complicités. S’il existe des pauvres et des pauvres murés,
cloisonnés, séchés, enterrés vivants dans leur
pauvreté individuelle, particulière, empêchés, interdits
de constituer humainement, politiquement l’international, l’universel
peuple des pauvres, c’est parce qu’il y a des riches. Et non seulement
des riches mais des riches qui on fini depuis très longtemps par n’être
plus que des riches et même que le riche, le type, l’archétype
du riche. Non pas le riche comme être singulier impossible d’ailleurs à faire
exister. Mais le riche abstrait, l’abstraction du riche, l’homme
de l’argent, un chéquier, un portefeuille, un coffre-fort ambulant,
des actions, des capitaux, la capital qui vit à la place du vivant.
L’incarnation du capital , l’incarnation de l’argent rivale
de l’incarnation du verbe, de la Parole qui est Dieu. Crûment :
l’existence des pauvres interdits d’avènement du peuple
de tous les pauvres mais c’est la preuve criante de la culpabilité,
de la férocité du riche. Les pauvres muselés, parqués
dans leur pauvreté, c’est la faute au riche. Je le dis en termes
si concrets que tout le monde le saisit du premier coup comme la primordiale évidence
enfantine : le millionnaire d’hier, le milliardaire d’aujourd’hui,
c’est le coupable de l’existence des prolétaires, des précaires
. Comme les dirigeants, les puissants et, au sommet de leur hiérarchie,
le tout puissant, le prince de ce monde donc le Malin, le Diable sont coupables
de tous les obéissants, de tous les exécutants.
Comme le pouvoir est coupable des subordonnés, des soumis, comme le
supérieur est coupable des inférieurs, comme c’est le négrier
qui fait du noir le nègre, c’est le Fonds Monétaire International
avec la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce qui rendent
inopérante, inefficace l’Assemblée des Nations Unies dont
le Conseil de Sécurité des Grands achève de paralyser
les initiatives d’humanité.
Comme en Amérique Latine, la multiplication des masses humaines à l’état
précaire, grégaire aggravé par les militaires, c’est
la faute aux latifundiaires, ces énormes propriétaires. Ceux-ci
pour asseoir leur empire ont recours aux pistoleros, les tueurs à gages.
C’est la somme des grosses fortunes qui est coupable de l’humaine
cosmique criante infortune. Savez-vous à quel point de crapulerie d’immonde
crétinisme d’ordre international néo-libéral social
nous sommes parvenus ? Il est normal que des hommes d’état et
d’affaires se rencontrent à des conférences au sommet,
tandis qu’il faut, dit-on en haut lieu, interdire un rassemblement de
plus de trois ou dix personnes parce qu’il risquerait de troubles l’ordre
public et d’imposer la loi de la rue. Sans les riches et le pouvoir,
il n’y aurait pas de pauvres isolés. Il faut donc qu’émergent
les pauvres en peuple que rejoignent les anciens riches liquidateurs volontaires
de leur richesse et de leur pouvoir.
Ce que je viens d’écrire, parler à partir d’un peu
moins de 40 ans après la Mutualité, c’est ma première
actualisation 2005-2006 de mon cri en 68. Je retrouve maintenant ma parole
de l’époque.
Au Brésil, 20% des enfants qui voient le jour meurent avant d’atteindre
l’âge d’un an. 50ù avant d’atteindre 5 ans.
La moyenne des français meurt entre 60 et 65 ans. Au Brésil on
meurt en moyenne vers 35 ans et aux alentours de la 27ème année
dans le Nordeste. 2400 calories par jour sont nécessaires à une
vie humaine. Le brésilien moyen dispose de 800 à 1200 calories
quotidiennes, tandis que le canadien en a 3100.
Dans l’agriculture, 1,50 % des propriétaires, des latifundiaires
possèdent 50 % des terres cultivées. Quand je vous disais que
les riches et le pouvoir étaient coupables du pauvre ! Dans l’industrie à Sao
Paulo, le salaire minimum est de 105 000 cruseiros par mois, 105 nouveaux cruseiros,
puisque l’on a divisé par 1000 cette monnaie dévaluée.
C’est l’équivalent de 200 nouveaux francs par mois. Or,
l’état de Sao Paulo est de loin le plus prospère et le
taux du salire minimum y est plus élevé. A Sao Paulo, les jeunes
trouvent plus facilement du travail à bas prix mais beaucoup tombent
au chômage. Des enfants par flots, par foule, viennent au monde avant
ce qui devrait être là pour les accueillir : ils n’ont pas
le toit, le logement, l’équipement sanitaire, l’école.
Tout leur fait défaut pour leur croissance, leur marche vers leur état
d’hommes responsables ; tout leur manque jusque dans la défense
du droit élémentaire à la vie. Les hommes, les humains
par masse ne dépassent pas l’âge du nourrisson, du tout
petit d’homme, des humains par masses énormes passent leur temps à courir
après ce qui aurait dû les précéder. Quand je vous
disais que les riches et le pouvoir étaient les éliminateurs,
les fossoyeurs des pauvres ! Je le dis et le redis : « Malheur à vous,
riches ! » Ce n’est pas une condamnation morale ; c’est une
terrible constatation : le riche comme riche est la cause directe, le responsable
de la détresse du pauvre, celui qui empêche par instinct de conservation
et d’expansion le rassemblement , la constitution humaine politique des
pauvres en un seul Peuple, en force d’humanité. Le malheur du
riche vient de ce qu’il n’est pas porté, incliné à donner, à mettre
en commun, à partager. Au contraire, non ses sentiments, son intention
morale mais la logique de sa situation qui finit par constituer ses réflexes,
sa mentalité, le contraint à préserver, à défendre
ce qu’il a, ce qu’il possède, à toujours davantage
accumuler, à étendre au loin, à augmenter son bien. C’est
dans ce sens qu’il n’y a pas, qu’il ne saurait exister, réellement
parlant, évangéliquement parlant, de bons riches.
C’est dans ce sens que le système de l’argent, du profit,
du capitalisme, du principe même de l’économie de marché avec
son ressort, son mobile de la compétition, durcit, insensibilise les
hommes, les femmes parvenus à la réussite libéralo-sociale,
les remplit, les gonfle de suffisance oligarchique, élitaire, les fabrique
rivaux les uns des autres jusqu’à ce que le plus fort entreprenne
par libre jeu de concurrence l’élimination en parfaite légalité de
ses ex-semblables. L’argent organisé, structuré, planétarisé en
processus d’accumulation du capital, a ceci d’impitoyable qu’à la
fois il élargit, il universalise le champ d’étroitesse,
d’inculture, de bornage humain constitutif du riche et tue, nie le pauvre,
l’unique principe vital d’humanité fraternelle. Il en résulte
que la course aux armements, à la fabrication mondiale d’outils
d’assassinat représente le point extrême criminel de la
protection des biens volés par ceux qui ont et veulent avoir toujours
plus . Oui, le mot n’est pas trop fort, il correspond à la réalité :
les biens volés à la grande masse, au peuple des hommes, des
femmes, des enfants interdits d’exister par le mouvement tyrannique de
circulation exclusive du capital. François d’Assise l’avait
admirablement compris, lui qui ne voulait pour ses frères de fraternité humaine
divine sans frontières mais aussi cosmique d’universelle fantaisie
créatrice, aucune propriété, aucune appropriation. A son évêque
qui lui recommandait de ne pas exagérer, de concéder un minimum
de possession, il répondait : « Seigneur évêque,
si nous avons des propriétés, il nous faudra des armes pour les
défendre ». Il la voyait bien François, se perfectionner
la technique, la stratégie, l’idéologie, la philosophie,
la théologie de tuerie du pauvre par le riche et le pouvoir.
Du côté des nantis, des privilégiés, du moins de
la catégorie humaine qui peut se payer le luxe des états d’âme,
voici que surgit une profession nouvelle, un métier nouveau : celui
des spécialistes dont les siècles précédents n’avaient
pas eu l’idée . Je les appellerai volontiers d’une dénomination
provisoire, les experts de l’humain refoulé par le morcellement
systématique de l’humanité. C’est l’armée
innombrable, ce sont les légions de psychologues, de psychothérapeutes,
de psychologues de groupe, de psychiatres, de psychanalystes. Autant de professions
voici à peine un siècle ignorées, insoupçonnées.
Quel est le rôle de ces hommes et de ces femmes ? Ils sont destinés à réparer
les dégâts de la manière dont marche le monde. Ils essaient
de corriger par une écoute des rêves, des projets avortés,
les crises habituelles et aussi extrêmes, les situations paroxystiques
qui résultent du fonctionnement qualifié de courant, de normal,
c’est à dire d’une pathologie de la normalité, des
société où nous nous trouvons. Autrement dit, l’armée
des psy représente, d’authentique nécessité libératrice
pourtant, un gigantesque palliatif. A partir de l’enfance tous les humains,
tous les vivants souffrent irrémédiablement d’une crise
de finalité en même temps que d’identité. Qui suis-je
? Voilà en quoi consiste la situation de notre temps : ce dont l’homme
ou la femme adulte s’apercevait à peu près vers la quarantième
année, l’adolescent aujourd’hui s’en rend compte.
C’est encore peu dire : ce qui était dans l’ordre de certaines élites,
le mal du siècle réservé à l’adolescence, à la
jeunesse, devient maintenant le mal de l’enfant. Si vous écoutez
bien, vous pressentez que la contestation fait ses premiers pas, ses débuts à l’école
maternelle. Je crois qu’il s’agit de la plus grande découverte
des sciences humaines : l’homme, l’humain à l’état
d’enfant, le petit, même déjà dans sa vie intra utérine
sent, flaire un monde tordu, une société tordue, avant même
de pouvoir le formuler car les instruments de formulation sont un capital,
des moyens d’adultes. C’est la raison pour laquelle commence à se
dessiner une internationale des pauvres et des jeunes. La question ne fait
plus de doute : pour guérir les cas extrêmes, innombrables aujourd’hui,
d’hommes et de femmes détraqués par le système,
il ne faut rien moins que la refonte du monde. Pour guérir les malades
psychiques qui se multiplient, il est urgent de renverser la vapeur, de changer
radicalement les motifs d’action, les stimulants de la vie humaine. Pour
permettre aux humains de respirer, il faut opérer une conversion, mot
collectif ou plutôt convivial et non individuel, particulier mais personnel,
autrement dit s’orienter ensemble vers ce pourquoi nous sommes tous faits
ou plutôt créés de création. Le Carême pour
notre temps, c’est la logique radicale de la conversion, de l’universelle
transformation de fond en comble. On ne peut réaliser une conversion,
la transformation de fond en comble sans rupture, sans révolution. Une
fatalité intolérable pèse sur le monde : les riches y
deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les
dominateurs y deviennent de plus en plus dominateurs et les dominés
de plus en plus dominés. Les supérieurs y deviennent de plus
en plus supérieurs et les inférieurs de plus en plus inférieurs.
Les prédateurs y deviennent de plus en plus prédateurs et les
proies de plus en plus proies. La masse des étudiants écoute
sans broncher, sans sourciller en première année de droit, de
sciences économiques, d’une scolarité prolongée
dite vaguement supérieure même universitaire, la justification
de l’ordre sauvage, concurrentiel à finalité monopolistique
du tout Marché, qui rend les riches de plus en plus riches, le tout
dans un décervelage au rythme galopant qui sécrète l’irresponsabilité massive
face à l’absolutisme de la compétence professionnelle des
grandes compagnies anonymes, dynastiques, incultes du fondamental de créative
humanité. « Le Père pour les croyants, est-il dit, a beau
nous regarder du haut de ses nuages d’Etat providence, la force des choses
pour les incroyants irait-elle jusqu’à nous entraîner d’évolution
d’une concurrence sans frein vers un mieux d’indépassable économie
de marché, il y aura toujours des agneaux et des loups, des plumeurs
et des plumés, des baiseurs et des baisés.
Nous sentons le perfectionnement croissant d’une marche à la
grande concentration des capitaux, des intérêts, du pouvoir.
La classe ouvrière se décompose, les syndicats de travailleurs
perdent la virulence du combat des origines, et s’inclinent devant
le diktat du syndicat patronal ou du moins compose avec lui. La fameuse
mondialisation n’est que le masque d’une privatisation féroce
qui ridiculise tout projet fraternel jusqu’à l’idée
même de service public. Elle tend à dissoudre, à décimer
la masse, la foule des petits, des pauvres, à l’empêcher
d’être peuple par l’acte toujours calculé de
la fractionner en multiples clientèles.
J’affirme que cette mondialisation d’une mise générale
compétitive non pas au monde mais à l’hégémonie
du Tout Marché confiscateur de toute perspective inventive, généreuse,
fraternelle, fabrique en série des hommes et des femmes sans cœur,
prétentieux, les nouveaux maîtres d’ordre sélectif
qui ne croient qu’aux rapports de force. Le résultat ? On se résigne.
Non ! C’est beaucoup plus grave, on adhère à la volonté d’un
Dieu ou à la mécanique d’un déterminisme qui gouverne
le monde dont la logique structurelle recrute, forme, sécrète
des dirigeants toujours plus dirigeants, des exécutants, toujours plus
exécutants. Mais les uns et les autres ont intégré, assimilé la
liberté libérale du renard libre dans le poulailler libre. Cette éthique
répugnante trouve sa forme religieuse achevée dans un Dieu fabriquant
fabriqué Tout Puissant pour servir de caution, de sommet de l’ordre
pyramidal des pouvoirs constitués. De ce Dieu, non pas l’Absolu
mais l’Absolutiste Transcendentalisation de tous les appétits
dominateurs et profiteurs, j’ai la fierté d’avoir écrit
qu’il n’est pas vivant, malgré son action visible, qu’il
est mort en Jésus-Christ. C’est la raison pour laquelle j’adhère à la
déclaration de l’épiscopat d’Eglise qui est en France
: Dieu est toujours vivant dans le Christ res-suscité. Car le Dieu dont
nos évêques disent qu’il est toujours vivant dans le Christ
Res-suscité, mais il est exactement, rigoureusement l’opposé,
le contraire, la contradictoire absolue du faux Dieu, faux Jésus Christ.
A la vérité, la faux Dieu Dominateur Tout Puissant est bien pire
que mort. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé que fabriqué par
l’imagination sauvage des clercs toutes catégories profanes et
sacrées qui en avaient besoin pour fonder leur pouvoir arbitraire.
Dans l’engrenage d’une société décréatrice,
productrice re-productrice de foules humaines condamnées à la
sous-humanité tandis que d’autres sont riches et puissants, donc
inhumains par conséquent malheureux puisque satisfaits, suffisants,
non comblés, l’angoisse nous gagne et surtout l’usure.
Qu’y pouvons –nous au monde tel qu’il est, le reste opiniâtrement
? Et tout nous crie que nous n’y pouvons strictement rien.
Les militants, les partisans, les apôtres, les prophètes, on les
a vraiment à l’usure. Nous sommes découragés, déprimés.
Nous ressemblons à jurer que c’est exactement nous, aux deux voyageurs
sur n’importe quelle route du monde, qui savent que tout est perdu et
qu’avant tout est piégé. Une fois de plus, on nous a eus.
Ce que l’on croit l’espérance finit, se décompose
en illusion vaincue. Les lendemains n’ont jamais chanté, ils ne
chanteront jamais. A partir de demain, c’est toujours comme d’habitude.
Impossible de vivre longtemps seul ou à deux ou même en groupe
d’amis à contre courant. Et voici qu’un inconnu, le troisième
homme, rejoint les deux voyageurs maintenant assurés que tout est bien
fini . Il leur demande : « De quoi parliez-vous en marchant ? » Ils
s’arrêtent le visage morne : « Tu es bien le seul de ceux
qui séjournent à Jérusalem à ne pas avoir appris
l’Evénement arrivé là-bas ces jours-ci ». « Quoi
donc ? » dit le troisième homme.
« Ce qui est arrivé à Jésus le Nazaréen qui
fut un prophète extraordinaire en action radicale et en Parole Unique
devant Dieu l’Infini et devant tout le peuple. Comment nos grands prêtres,
nos princes des prêtres et nos chefs l’ont livré au gouverneur
colonial romain qui l’a condamné à mort et mis en croix,
cloué au bois ». Attention ! Je me garde bien de dire comme la littéralité de
la traduction du texte d’Evangile de Luc que les grands prêtres,
les princes des prêtres, « nos chefs » ont condamné le
prophète Jésus à mort, à la mort par crucifixion.
Car tout le monde sait aujourd’hui ou du moins peut savoir que c’est
faux, qu’une autorité juive n’avait pas le droit, le pouvoir
de prononcer, promulguer la condamnation ou supplice de la croix. C’était
là le châtiment réservé à l’auteur du
crime suprême, la crime de lèse-majesté du pouvoir qui trouvait
son image parfaite dans la divinité visible de César Auguste l’empereur.
Faire porter à « nos grands prêtres, à nos chefs » le
poids d’acte criminel du terrible assassinat de Jésus, Parole
de Dieu sans la moindre allusion au pouvoir de l’exécutif (dans
tous les sens du terme) romain, c’est l’un des premiers signes
dans les évangiles eux-mêmes, au pluriel et non dans la singularité de
l’Evangile Bonne Nouvelle – de l’antijudaïsme théologique,
de l’antisémitisme non judéo-chrétien mais chrétien
tout court. Cette précision que je viens d’écrire en me
la parlant comme à un tribune, n’était pas bien entendu
dans ma conférence de Carême à la Mutualité . Mais
elle est indispensable pour manifester le lien entre la parole, la prédication
et l’aventure de pensée historique aussi bien que théologique.
Nous pouvons dès lors reprendre le fil du récit des hommes de
la route de Jérusalem à Emmaüs dans leur rencontre avec
l’inconnu, le troisième homme. Après le « prophète
Jésus a été crucifié. Et nous, nous espérons
qu’il était celui qui allait enfin libérer Israël.
De quoi ? mais c’est évident, de la seule libération possible.
Du fardeau insupportable de l’occupation romaine impériale. Mais,
disent les hommes de Jérusalem à Emmaüs, voici trois jours
que ces faits ont eu lieu. Toutefois quelques femmes de notre groupe nous ont
bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau
et n’ayant pas trouvé le corps de Jésus, elles sont venues
dire qu’elles ont eu la vision d’anges qui le déclarent
vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ce qu’ils
ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient
dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu ». Alors, l’étranger,
l’inconnu, le troisième homme entre en une de ces colères
subites, déchaînées qui laisse les deux autres sans voix
médusés : « Esprits lourds sans intelligence, hommes à la
foi courte, cœurs lents à croire ce qu’ont annoncé,
ce que parlent, déclarent les prophètes ».
Vous l’avez entendu : la foi, c’est l’intelligence et le
cœur vifs. On dit volontiers de quelqu’un : il est intelligent.
Mais de quoi ? Parce qu’il n’existe d’intelligence que de
la réalité. Je lisais dans un roman policier : « l’événement
galopant dépassait largement ses capacités raisonnantes ».
La réalité de le vie est infiniment plus large, a beaucoup plus
d ‘ampleur que nous ne le supposons. Il y a étonnamment plus dans
le réel que le fait brut, immédiat, objectif. Au sens d’intelligence
vraie, humaine, populaire de la réalité, tout le monde, vous
m’entendez, tout le monde, a de quoi devenir intelligent . Tous les humains,
hommes, femmes, enfants, sont doués ; l’éducation consiste à découvrir
où se trouve notre génie, l’art de se donner. Le droit à la
bêtise, je l’admets. Mais absolument pas le refus de tous devenir
intelligents. Croire, c’est se libérer des tabous, des pré-jugés,
des idées reçues, toutes faites pour entrer dans l’intelligence
de la réalité. A entendre certains, on dirait que, pour croire,
il faudrait être soumis, idiot. Au dire de Jésus Christ, du verbe,
la foi n’est pas soumission paresseuse du crâne, de l’esprit à des
choses inintelligibles, incompréhensibles, des mystères. Croire
c’est adhérer à ce qu’ont annoncé, annoncent
les prophètes. Où sont les prophètes aujourd’hui
? Ceux qui voient loin et profond, qui croient à des motifs nouveaux
d’action des hommes au lieu de spéculer sur leurs intérêts,
leur peur. Les prophètes dépassent l’immédiat pour
miser sur l’avenir. Si j’adhère à ce qu’annoncent
les prophètes, ces grands excessifs, ma foi est libératrice.
Sinon, il ne s’agit que de la foi courte. Le monde chrétien de
rites, d’habitudes, est court dans la foi. Il manque de souffle. Une étudiante
découragée m’écrit : « L’Eglise c’est
telle ou telle paroisse où nous allons à la messe de temps en
temps et même si on y fait des efforts certains de rénovation,
cela tourne court. IL reste un peuple sans élan, je devrais dire une
foule et une liturgie absurde ». Oui, quelle ressemblance ! « Hommes à la
foi courte, un peuple, une population, sans élan ». L’inconnu,
le troisième homme poursuit : »Ne fallait-il pas »- non
comme dans la plate traduction habituelle- « que le Christ souffrit,
endurât des souffrances », ce qui implique un Christ passif, doloriste,
mais que « Jésus le Messie fut passionné au point d’endurer
la passion universelle, qu’il vécut la passion jusqu’au
bout jusqu’à n’être plus qu’Amour d’amitié de
compassion infinie d’absolument tout le monde, pour entrer dans la gloire
? La passion ne signifie pas souffrir et mourir mais aimer d’une passion
telle qu’on va jusqu’à pâtir, jusqu’à partager
la vie et la mort de tous. La passion de tous les hommes , de toutes les femmes,
de tous les humains en humanité, la passion de tous les vivants et de
tous les morts en création, c’est Dieu.
Quand on aime quelqu’un, il est normal, logique de lui dire : « Je
voudrais donner ma vie pour toi ». Mais la seule réponse toute
simple, c’est : « Eh bien ! donne-là ». Nous avons
confondu, nous confondons toujours le don de la vie avec le don de l’acte
par lequel on meurt. Le Fils de l’homme ne donne pas son dernier souffle
mais tout son souffle. Ici, forts de notre travail d’élucidation,
nous actualisons l’histoire selon l’Evangile de Luc des deux voyageurs
sur la route de Jérusalem à Emmaüs : « Et commençant
par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur expliqua dans
les Ecritures ce qui le concernait lui, mais lui le non reconnu. Ah çà non
! par exemple. L’inconnu, le troisième homme n’a rien expliqué du
tout à ses deux compagnons de voyage de Jérusalem vers Emmaüs.
Contrairement à la traduction des missels et aussi de la TOB, traduction œcuménique
de la Bible, le troisième homme, dans le texte grec diermeneusen, leur
interpréta tout au long des Ecritures ce qui le concernait. Je n’hésite
pas à dire que presque tout le mal vient de là : on a remplacé par
un christianisme, un catholicisme didactique, de catéchisme, lourdement
explicatif l’interprétation scénique, théâtrale
de l ‘ Heureuse Nouvelle du Prenier-né des res-susctiés.
Ceci je ne l’ai pas dit matériellement parlant dans ma deuxième
conférence à la Mutualité le 29 mars 1968, tel que je
l’écris maintenant. Mais si c’était implicite, il
est nécessaire que je l’explicite aujourd »hui de toute
la force d’orchestration créatrice du même verbe contemporain. « Dermeneusen » c’est
il « interpréta »d’où vient le mot « herméneutique » ,
science et art de l’interprétation. Sur la route de Jérusalem à Emmaüs,
la Parole faite homme, humaine, d’humanité, non reconnue de ses
disciples parce que çà vous change un homme de fond en comble
d’avoir été passé par les armes, Jésus donc
a interprété, joué, mimé le rôle de Moïse
et de tous les prophètes jusqu’à lui-même inclusivement.
Il a interprété, joué, mimé, chanté en millier
de scénarios en innombrables gags toute l’histoire humaine. Oui,
la légende, l’aventure des siècles interprétée
ré-inventée, innovée, recréée en marchant,
Verbe en personne tout fraîchement sorti de la tombe, libéré de
la mort !Par bonheur on n’a pas pu fixer en un texte, en un écrit
, cette improvisation fantastique de la parole faite chair justement pour ne
rester ni un mot en l’air ni un vieux manuscrit relié « in
folio » avant d’aller moisir aux archives. Si on l’avait
fait, on l’aurait lu par fragments à la messe entre les deux saluts
face au pupitre. Vous devinez la suite : l’écrit soumis aux analyses
littéraires , au pire, de ce qui attend l’œuvre géniale
expressive : le commentaire plat définitivement sénilisant terminé par
le bisou sacré du Livre mort. Il suffit alors d’imaginer la suite,
le théâtre du Globe, le théâtre total. Et tous les
acteurs, toutes les actrices du monde me comprennent. Et plus largement et
universellement de singularité infinie tous les vivants et tous les
morts au sens où il n’y en a pas un seul, une seule qui ne soit
un étonnant potentiel de théâtre, de tribune du peuple,
du monde.
Mais j’y songe, interpréter un rôle c’est aller beaucoup
plus loin que l’interprétation. Interpréter un rôle,
c’est l’incarner. Dès lors, poursuivons, bondissons, creusons,
défrichons jusqu’à trouver la racine. Incarner un rôle,
l’avoir dans la peau, c’est identiquement le créer. D’une
création foisonnante qui casse les faux rythmes, vulgaires, couacs de
le production, de la consommation, de la domination, de la sujétion,
de la commercialisation, de la mercantilisation, de la militarisation, de la
putanisation. Sur la route de Jérusalem à Emmaüs, a éclaté le
refus de tout ce qui n’est pas la création. L’unique bouleversement
du théâtre, de la musique symphonique, de la liturgie démesurée,
humano-divine, de la vie. L’acteur vrai c’est, du mouvement même
dont il joue, re-présente, rend présent, l’acteur auteur,
l’auteur acteur, de son œuvre, donc en refus permanent du pouvoir
sur sa réalisation, le créateur donné sans réserve à sa
création. Par conséquent, ne disons plus jamais l’incarnation
ensuite la passion, encore moins ce méchant mot de rédemption,
enfin rien qu’après la mort, la résurrection mais disons,
parlons, interprétons, incarnons, créons, l’amour passion
passionné, non passionnel puisqu’il est suscitant, res-suscitant
de l’Auteur acteur créateur contagieux d’innombrables autres
lui-même d’infinie géniale commune création en son
Verbe libérateur.
La puissance créatrice est bien là pour mettre en scène
et au monde le théâtre d’énergie d’universelle
sympathie d’un rebondissement de l’histoire du voyage de Jérusalem à Emmaüs.
Pourquoi commencer par Moïse ? Parce que Moïse devenu grand sortit
vers ses frères. La sortie de soi vers ses frères, c’est
la maturité qui ne perd rien du grand enthousiasme de la jeunesse. De
la naïveté des inépuisables horizons de l’enfance
elle s’opère avec rigueur dans le refus de la moindre concession à la
caricature du réel, le réalisme avec son expression immonde,
la Realpolitik, dont l’approche codifiée demeure la diplomatie.
J’en ai tant vu qui, faute d’une sortie vers le peuple des autres
devenus leurs frères, se décomposaient marécageusement
dans le pire du pire : vieillir sans mûrir.
Donc Moïse devenu grand sortit vers ses frères. Et non pas ses
frères de nation, encore moins de race, d’un territoire ethnique
d’idéologie nationale. Non, Moïse c’est l’homme
qui n’a pour patrie que la masse, la foule, le peuple des hommes, des
femmes, des enfants sans nation, sans patrie.
Il faut reprendre inlassablement creuser, approfondir l’immense question
: pourquoi commencer par Moïse ?
Parce que le Verbe, la Parole suscitante, res-suscitante nous renvoie à la
nécessité d’une résistance, d’une libération.
Non pas dans l’ordre écrit mais dans l’Evénement
parlé, la Bible ne s’ouvre jamais sur la Genèse, la création
au sens traditionnaliste mais son ouverture a lieu sur l’histoire du
plus opprimé, du plus écrasé, d’esclavagisation
de tous les peuples réduits en servitude condamnés à l’anéantissement
d’être né brun foncé noir, d’avoir été conçu
sans l’autorisation de la race supérieure, d’intégrale
occidentale pureté blanche. Ce peuple synthèse, raccourci de
l’oppression, de l’humiliation subie, infligée, prophétise,
symbolise toutes les masses humaines que l’ordre directorial hégémonique
veut réduire à rien, étouffer, empêcher d’exister.
C’est le continuel problème de l’immigration tel qu’il
s’exprime par la voix de Pharaon : « Voici que le peuple des enfants
d’Israël par son nombre et sa puissance devient un danger pour nous
. Prenons donc à son endroit d’habiles mesures pour l’empêcher
de s’accroître. Sinon, en cas de guerre, il grossirait le nombre
de nos ennemis. Il combattrait contre nous pour , ensuite, sortir du pays ».
Vous trouvez ce raisonnement au livre de l’Exode. Dieu l’Infini
se manifeste, se révèle non sous les traits du Tout-puissant,
Super Despote mais comme le partisan, l’animateur, l’éveilleur
du maquis des peuples opprimés. Ecoutons sa Parole qui se déploie
en processus, en histoire de la libération : « J’ai vu,
j’ai vu la misère de mon peuple. J’ai ouvert l’oreille à la
clameur que lui arrachent ses surveillants, ses bourreaux. Je connais es angoisses.
Je suis résolu à entreprendre, à réaliser sa libération.
J’ai décidé, je décide, d’une volonté ferme,
de la libérer des griffes de ses tyrans et de le faire monter vers un
pays plantureux où ruissellent lait et miel ». (Exode III-7) Nous
reconnaissons celui qui ne veut pas que les vies humaines de tous les hommes,
de toutes les femmes soient des « Vidas seccas ». Au cours des
siècles, on a déraciné l’incarnation de l’Homme-Dieu.
On a déraciné Jésus Christ. Il faut montrer d’urgence
qu’il n’est pas le Fils de l’Etre suprême, de la vieille
fatalité, de l’Empereur des mondes, du Jupiter, du Zeus hâtivement
badigeonné de couleurs chrétiennes qui, à peine grattées,
laissent apparaître le visage du vieux monarque dominateur, oppresseur, écraseur,
ennemi mortel des hommes. Jésus Christ est au contraire le Fils Verbe,
Parole donnée du libérateur des peuples piétinés.
La conscience de l’injustice du sort des hommes, des humains devenue
intolérable, voilà Dieu. Cette conscience n’est pas une
abstraction, elle est la Personne toute liante et
dé-chaînante, la relation universelle et singulière par
excellence, elle est quelqu’un sans compromis avec la force des choses.
La conscience lucide du destin des hommes, des humains devenu intolérable,
injustifiable, voilà Dieu.
Pourquoi commencer par Moïse ? Parce que Moïse devenu grand sortit
vers ses frères. Moïse c’est l’homme qui n’a
pour patrie que la patrie des hommes, des femmes sans patrie. Moïse, c’est
l’homme qui ressent pour n’en jamais guérir la brûlure
de l’injustice. Dieu l’Infini demande à Moïse de s’en
remettre à lui pour la totalité, la radicalité de la libération
du peuple. Nous ne devons pas nous en tenir à notre propre conception
d’expérience limitée, particulière, de l’injustice.
Il faut toujours aller plus loin et plus profond. Moïse dit à Dieu
: « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir le peuple
prophétique, les Juifs, de la servitude ? » « Je serai avec
toi , répondit Dieu ; la Justice vivante et voilà le signe que
c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir mon peuple
de la maison de servitude vous célébrerez Dieu l’infini
d’un esprit et d’un cœur libres sur cette montagne ».
Le signe suivra et donc ne précédera pas l’accomplissement
du projet de Dieu en Acte radical de libération.
Dieu ne veut pas d’un culte, d’une prière séparés
des conditions historiques de l’existence humaine. Quand tu auras fait
sortir mon peuple, quand tu l’auras d »livré, libéré,
alors vous célébrerez la grande symphonie, la liturgie du Dieu
libérateur sur cette montagne où je me suis manifesté Buisson
Ardent ne retombant jamais en cendres de raison d’Etat. Vous me célébrerez
après la sortie du peuple de la maison d’esclavage. Pas avant.
Quand tu auras libéré mon peuple, pas avant. Quand tu seras tendu
vers le projet libérateur de mon peuple jusqu’à sa libération
totale. Pas avant. La Parole de l’exode prophétise, anticipe celle
du Verbe : « Quand tu présentes ton offrande à l’autel,
si là tu te souviens d’un grief que ton frère a contre
toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier
avec ton frère ». Il ne s’agit absolument pas de supprimer
l’offrande, d’abolir la célébration, la liturgie
mais de la faire précéder de toutes les réconciliations,
des liens renoués, resserrés. Il nous faut une liturgie expressive
de la totalité, de la radicalité des réconciliations humaines,
de la transformation des rapports inter-personnels, sociaux en autant de liens
d’amour d’amitié mutuelle d’inépuisable cordialisante
fraternisation. Dans la vérité d’accord du signe et du
signifié par rejet de tous le simulacres : on n’a pas le droit
de célébrer la partage du pain dans un monde qui le stocké.
Dans une société qui rend les favoris de la course à l’accumulation
du capital de plus en plus gonflés des titres d’un cumul obscène
et les pauvres de plus en plus appauvris, on n’a pas le droit de faire
le geste sacramentel menteur de la mise en commun. Surtout par une vie financièrement
prisonnière de la mise à part, de l’accaparement, du monopole.
La foi est adhésion du cœur, des actes, de tout le comportement
au projet libérateur qui s’identifie avec Dieu l’Infini
lui-même.
La religion, les rites, prières, le culte, les messes vides d’Heureuse
Nouvelle et qui ne font pas corps avec la lutte pour la joie des hommes, des
femmes, des enfants, des vivants et des morts est conservatrice. La foi est
libératrice.
Sans participation au combat des pauvres pour leur libération et celle
des riches à pleinement arracher au poids écrasant de leur richesse,
on ne comprend rien à Jésus Christ. C’est la rupture avec
l’argent ; les privilèges, les notables, avec le pouvoir, c’est
la libération de tous les humains jusqu’aux racines ultimes, intérieures
de leur asservissement qui conduit au Christ Jésus d’humanité totale.
C’est la rupture sur tous les fronts avec l’ordre inexistant d’inégalité,
d’injustice qui constitue la Pâque , le passage de la servitude à la
libération jusqu’au passage de la mort à la vie, de la
vie mortelle à la vie sans fin. La mort y passer, d’accord, y
rester , jamais !
LA REVOLUTION JUSQU'A L’UNIVERSELLE RESURRECTION
Vendredi 3 avril 1968
TRIBUNE TREMPLIN DU MONDE A-VENIR
« Les chefs d’Etat, des nations, oppriment leurs peuples ».
Je ne connais pas une seule parole qui conteste le pouvoir aussi radicalement
que celle-là. Il en va de ce simple mot comme de tout ce qui a trait à l’argent.
Nous n’y découvrons pas le moindre jugement de valeur. C’est
un fait, c’est une réalité que peut discerner l’œil
le moins exercé. Le pouvoir corrompt celui qui le détient parce
que la puissance aveugle : « Ceux qui président aux destinées
des nations écrasent les hommes, les humains, les tiennent sous leurs
pieds, en font leurs sujets ; « la Parole que je viens d’articuler, à laquelle
je me réfère, est du Verbe, elle ne peut être que de
lui. Il ne m’apporte rien qui me serait extérieur. Il me révèle à moi,
homme, femme , humain l’ampleur, l’envergure insoupçonnée,
insoupçonnable de ce que je suis. Voilà pourquoi je considère
comme le fondement omis par tous les systèmes, de l’éducation
vraie : le fait d’apprendre à parler avec rigueur. J’ai à faire
de ma vie l’apprentissage du grand acte d’allègrement,
passionnément, librement prendre la parole de toute mon âme,
de toute mon intelligence, de tout mon cœur, de toutes mes forces, de
toute ma verve déchaînée, pour qu’elle soit prise
ainsi et avec davantage encore de puissance d’indignation contre l’injustice,
le mensonge, par tout le monde. Si je prends tous les mots au sérieux…mais
voyons que suis-je en train de dire là ? Il ne faut rien prendre au
sérieux, encore moins au tragique – rien, surtout pas moi- mais
c’est pour tout prendre à cœur, d’abord la singularité infinie
des autres, de tous les autres et après enfin, moi ou plutôt
je dans ce qu’il a d’infiniment, d’universellement singulier
libéré du poids écrasant de moi, rien que moi. Si donc
si je prends tous les mots non pas au sérieux mais à cœur
et à cœur pensant d’imagination créatrice cordiale
sans frontières ni d’espace ni de temps et accompagné d’un
travail de mémoire ininterrompu, si je ne parle pas à le légère
pas plus qu’à la gravité frivole de toute la pesanteur
académique cosmique d’ennui officiel, mortel, c’est parce
que je crois, parce que j’adhère au Verbe, parce que j’ai
Foi dans le Verbe dont un jeune ami m’a dit qu’il est la Parole
chargée de sens. Je n’ai plus qu’à préciser,
expliciter,
Actualiser : la Parole chargée du Sens de tout.
Si je prends tous les mots à leur juste poids de pensée universellement
aimante, liante, c’est parce que j’ai le Verbe, la passion du Verbe
chevillée au corps. Si je donne toute ma vie à la Parole, c’est
parce que je suis croyant du Verbe, adhérent au Verbe. C’est parce
que je suis croyant, pratiquant, partisan, militant du Verbe. C’est parce
que le Verbe a tant de force, de vitalité, d’enthousiasme fou
créateur libérateur qu’il lui est intolérable d’être
pris pour un mot en l’air, qu’il s’incarne, qu’il se
fait chair, matière même qu’il prend corps dans l’histoire
d’aujourd’hui jusqu’à ce qu’elle devienne l’Evènement
de toujours, puisqu’à l’évidence non pas crevant
mais ouvrant les yeux de tous, il n’y a qu’un événement,
l’événement unique n’ayant rien de religieux au sens
d’objet de foi réservé à la catégorie des
croyants qui ont le foi en chasse gardée, en propriété privée.
Et cet Evénement discernable au fait qu’il opère la rupture
avec le chaos pré-historique du mélange moderne de caserne et
de jungle pour l’entrée dans l’histoire consciente, c’est
la Pâque. Le passage à la fois de la servitude à la libération
et de la mort à la vie. Le Verbe incarné, Jésus Christ,
le Fils de l’Homme né de la femme fait remarquer constamment et
ceci jusqu’à la veille de sa mort sur la croix comme esclave révolté,
que le pouvoir est un phénomène d’oppression. Ecoutons-le
dans l’évangile de Mathieu Jésus le tribun, le subversif
radical : « Vous le savez, les chefs des nations tiennent les peuples
sous leur pouvoir et les grands sous leur domination » (Mathieu XX v.25)
Je pourrais évoquer ici Luc et jean. Mais une seule prédication
même avec trois conférences de Carême ne peut tout dire
de l’inépuisable Pâque. D’autant plus que les Evangiles écrits
sont loin de raconter la totalité des paroles et des actes de Jésus.
Je m’en tiendrai d’abord à Marc. Celui-ci ne mentionne pas
seulement les titulaires du pouvoir, les hommes qui, de fait, ont le pouvoir
. « Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations ».
Ils ne sont pas en réalité les chefs, les rois, les dirigeants.
On les regarde comme tels. On a pris l’habitude séculaire de les
regarder comme des souverains , comme disposant du droit de commander, dominer
les autres, leurs semblables, leurs égaux faits ainsi leurs sujets,
leurs subordonnés. La pouvoir par conséquent est un phénomène
de crédulité. Le pouvoir n’existe que dans la mesure où un
nombre suffisamment important d’hommes, de femmes se montrent crédules,
ont pris le pli, le réflexe, l’habitude collective de la crédulité à son égard.
Et la crédulité, ce n’est pas du tout la foi. Les crédules
du pouvoir ne peuvent pas être les croyants du Verbe. Les croyants, les
partisans pratiquants du Verbe sont obligatoirement les incrédules,
les agnostiques, les athées du pouvoir. Ceux donc que l’on regarde
comme les chefs des nations les tiennent les nations avec leurs peuples par
là domestiqués, sous leur pouvoir et les grands sous leur domination.
Eh bien ! il n’en est pas ainsi parmi vous. (Marc X 42)
Pour le coup, Jésus le Fils de L’homme né de la femme,
ne mâche pas ses mots. Il n’arrondit pas les angles, non, il les
rend aigus. Il choisit l’angle le plus aigu. Jésus ne dit pas
: il ne doit pas en être ainsi parmi vous selon les pratiques de supériorat
et d’obéissance, les habitudes disciplinaires propres à toute
société humaine qui se respecte et veut durer. Non, c’est
beaucoup plus âpre, direct. Voyez, constatez. Où que vous portiez
votre regard, les uns commandent et les autres exécutent. Pas de çà chez
vous. « Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi
vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être
le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous ». (Marc
X 43-44). On ne peut plus clair ! Impossible de tirer d’une telle parole
la nécessité, l’utilité d’une cour, d’un
roi, d’un gouverneur, d’un président directeur général,
d’un empereur ou même d’un souverain fut-il pontife. Au regard
du Verbe, aucun pouvoir n’a le droit d’exister. Il suffit d’observer
autour de nous, en nous, la force d’une pente à la puissance pour
voir que tout est loin d’être réglé dans les sociétés
où l’on passe de l’appropriation privée à l’appropriation
collective des biens de production. Le passage dont je parle représente
peut-être une condition nécessaire mais non suffisante, de l’affranchissement
des hommes et des femmes. Il n’entre absolument pas dans mon propos de
prendre appui sur les failles, les limites, voire les échecs d’un
système révolutionnaire, pour placer le motif irremplaçable
de ma foi. Les hommes d’Eglise, au cours des âges, ont par trop
mondanisé, monarchisé, dynastisé, impérialisé,
absolutisé l’autorité pour qu’ils soient en droit
de faire grief aux autres du caractère oppressif de leur pouvoir.
Il n’empêche que les premiers révolutionnaires socialistes
ont trop cru qu’il suffisait d’un changement de conditions économiques,
même avec action sur les phénomènes idéologiques
et religieux, pour faire surgir un type d’homme nouveau. Du même
coup, ils ont dogmatisé, ils ne sont pas allés jusqu’au
bout du socialisme et de la révolution. Si je me laisse aller à moi-même,
moi, homme, je suis, je reste un animal hiérarchique, un instinctif
de la sélection, de la compétition, de la séduction qui
est capable pour peu que les circonstances le favorisent, de se muer en machine,
en bête à pouvoir. Livrés à nous-mêmes, nous
ne concevons pas nos rapports autrement qu’en termes de domination et
de sujétion. Dès là que deux êtres, deux vivants
se trouvent en présence, aux prises, il s’agirait de savoir quel
est celui qui commande et quel est celui qui se soumet, qui exécute.
Combien de fois des ménages, des couples m’ont-ils dit qu’en
cas de divergence, il fallait bien que l’un des deux prenne la décision,
l’autre n’ayant qu’à s’incliner. Nous n’admettons
de fait que des rapports de force même camouflés en influence,
désir, volonté de bien, religion et morale, voire d’utilité,
d’efficacité d’action révolutionnaire. A l’instant
où Jésus-Christ observe, constate le caractère d’oppression
de tout pouvoir, il casse, du moins dans son principe, pas encore dans son
déroulement, dans son processus, l’instinct hiérarchique,
l’instinct de conservation, l’instinct de mort. Tous ceux qui détiennent
une parcelle d’autorité ne s’imaginant pas autrement qu’en
style de puissance. Camus a écrit profondément dans « La
chute » que « Dominer c’est respirer ».
Dans ce sens, le vocable de « hiérarchie » appliqué aux évêques
m’apparaît païen et, du pire des paganismes, romain pagano-chrétien.
C’est mon respect évangélique de l’épiscopat
qui me pousse à ne pas lui faire l’injure de le traiter de hiérarchie.
La seule parole qui corresponde à la vérité ne peut être
que celle de succession apostolique…Et encore ! parce qu’il y a
toujours, alors que le ciel et la terre passeront et, à plus forte raison,
les institutions civiles comme cléricales, la Parole qui ne passera
pas, qui donnera sans fin sa forme expressive de radicalité à l’exigence
du service gratuit infini : « Ceux qu’on regarde comme les chefs
des nations dominent leurs peuples. Pour vous pas question mais le contraire
absolu : celui qui veut être le plus grand parmi vous qu’il soit
le serviteur des autres. Et le désireux du premier rang qu’il
devienne l’esclave de tous ». Donc, à aucun prix une succession
de pouvoir mais l’héritage d’une condition d’esclave
volontaire. La Parole reste en travers de la gorge des prélats du Primat
de tous les supériorats.
L’honneur des évêques de l’Eglise Catholique, de son
vrai nom l’Assemblée Universelle, vient de ce qu’ils sont
consacrés, mieux, reçoivent l’onction d’indomptable
prophète pour succéder collégialement aux apôtres
dont le « primus inter pares », le premier parmi ses pairs, c’est à dire
d’après l’Evangile, l’heureuse nouvelle, est le dernier
de tous, le serviteur de tous, le serviteur des serviteurs de Dieu, lui-même
donné à la création en service volontaire de tous. La
tâche fondamentale des évêques réside dans l’éveil
au rejet de la conception mondaine, courante, habituelle du pouvoir pour l’apprentissage
par tous les hommes, toutes les femmes, de l’art humano-divin du service.
Et du service gratuit. De celui qui, contrairement au tout marché moderne
ultra libéral de façon chaque fois plus grossière déguisé en
société, ne se fait jamais payer pas plus qu’il ne vend
et n’achète puisque, ma Parole, dit l’infini Dieu, « Vous
avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Mais si tous ces
titres de serviteurs devaient rester des mots en l’air de pure théorie
contredits par une pratique du pouvoir et du pire des pouvoirs,le pouvoir sacré,
alors qu’ils retournent au livre de comptes du prince de ce monde, qu’ils
aillent au diable !
Face aux multiples dérives notionnelles ou pragmatiques, je crois le
Verbe fait chair Jésus-Christ parce que personne même pas son
Eglise par qui néanmoins je l’ai connu , n’a pu me l’apprendre,
parce que l’idée ne m’en était pas venue, parce qu’elle
n’est pas montée au cœur de l’homme, parce qu’il
modifie à la racine la nature même du pouvoir.
Il n’est pas suffisant pour modifier l’exercice de l’autorité d’en
changer les titulaires ; sinon, les opprimés d’hier se muent en
oppresseurs d’aujourd’hui et de demain. Je suis impressionné par
la rapidité avec laquelle les persécutés deviennent persécuteurs.
L’Eglise des premiers siècles en est d’un exemple saisissant.
Mais quand il s’agit d’un pouvoir révolutionnaire, la masse
des petits, des pauvres, est souvent trahie par ceux qui la re-présentent
au pouvoir foncièrement inchangé. La revanche est naturelle et
terriblement instructive. Si la problème du pouvoir se concentrait tout
entier dans celui qui l’exerce, dans le chef, la tâche serait très
facile. Tout se limiterait à l’art de détrôner le
chef. Mais en même temps que le pouvoir et l’autorité résident
dans ceux qui les détiennent, ils existent dans la foule de ceux qui
subissent, entendent continuer à les subir et même à les
manier tels quels quand viendra leur tour de les prendre. Tant l’acte
de gouverner demeure dans son essence le fait du prince. En vérité nous
manquons majoritairement d’imagination. Nous sommes incapables de nous
représenter, de rêver-penser, de penser rêver réaliser
une autre forme d’existence que celle qui est multiséculairement
pratiquée. Nous n’imaginons pas d’autres styles de liens,
d’autres rapports que le rapport hiérarchique. L’instinct
de puissance du chef se légitime par la paresse des sujets ; car il
est infiniment plus facile d’être sujets que citoyens, il faut
beaucoup moins d’effort pour se soumettre que pour participer. Jésus
Christ nous fait peur parce qu’il va jusqu’à la racine des
exigences non soupçonnées, non soupçonnables de l’Impossible
fait homme, fait humain . Mais c’est justement çà, c’est
très exactement çà le Verbe Dieu, Dieu le Verbe, la force
créatrice de libération, le Créateur qui se fait homme,
humain pour que tout l’homme, tout l’humain devienne créateur.
Elle se situe précisément ici notre peur face à Jésus-Christ.
Elle vient de l’invitation au changement sans limite, sans borne et qui
ne laisse rien à l’état inchangé. La révolution
permanente.
Il ne faut pas plus d’une réflexion de dix minutes pour le saisir
: une révolution qui n’est pas permanente finira toujours par
devenir conservatrice. Et d’une conservation plus féroce dans
son changement révolutionnaire saisonnier que si elle était restée
conservatrice à l’état pur. C’est le Verbe, la Parole
incarnée qui nous donne à comprendre, réaliser le mot
prodigieux du philosophe pré-socratique Héraclite : il n’y
a de permanent que le changement. J’ai cru longtemps que notre principal
obstacle était la paresse. Non, c’est la peur, la peur fille-mère
de la paresse, du confort de l’inertie, du fixisme fondamental. Mais
pourquoi donc avons-nous peur à ce point de changer alors que la Foi,
l’adhésion de Foi-confiance en Jésus-Christ est invitation
au changement jugé excessif par les clans de la modération et
les clercs du raisonnable ? Ivan Illich a pu définir la liturgie et
au cœur de celle-ci, les premiers pas d’une fraternité cordiale
nouée dans le Corps et le Sang signes sensibles efficaces de la Parole
donnée à tous, comme l’enthousiaste célébration
du changement.
C’est maintenant à partir de la célébration du changement
de la Pâque représentée par le don Total du verbe incarné Jésus
que retentit la question des questions : pourquoi tenons-nous au maintien, à la
conservation de l’ordre ancien, du vieux ? C’est l’opposé,
le contraire de la Foi en Jésus Christ . Un chrétien conservateur,
c’et un monstre et un monstre ordinaire, courant, une caricature, un
blasphème monté sur pattes.
A la vérité, sans la moindre contestation du moule héréditaire
même chrétien dans lequel on nous a fabriqués malgré quelques
différences de surface, nous sommes, nous restons tous les mêmes
: nous voulons bien – mais c’est une velléité, un
pieux désir, un vœu pieux- naître à une vie nouvelle,,
mais sans faire les frais de la mort à la vie ancienne, au vieil homme, à la
vieille femme, au vieil humain, à la vie qui fait semblant d’être
la vie alors qu’elle est seulement la vie mortelle…d’ennui
mortel. Je ne résiste pas au plaisir d’ajouter maintenant le mot
que j’ignorais en mars et Mai 68. Il est de Martin Luther : « Bien
sûr, le vieil homme est noyé dans les eaux du baptême, mais
il nage rudement bien, le bougre ! » Je vais donc proclamer une vérité enfantine,
la simplicité absolue : pour naître à la vie toute neuve,
renouvelée, il est indispensable de mourir à la vie ancienne, à la
vie sénile, à la vie déjà morte. Comme pour le
sens révolutionnaire du Carême, je pèse bien mes termes,
tous mes mots parce que je crois au Verbe, j’adhère à la
Parole incarnée : la condition d’une révolution qui ne
tourne pas court, qui ne perde pas son souffle, son élan, qui soit permanente,
totalisante, je dirai plutôt aujourd’hui radicalisante, allant
jusqu’à la racine, c’est la Foi, non pas la foi religieuse,
déiste en un être suprême, un potentat, mais la foi en la
transformation de l’homme, de la femme, de tout humain en la globalité,
la radicalité de lui-même, c’est-à-dire sa manifestation,
sa révélation en son principe d’humanité, sa réalisation
fraternelle, Jésus Christ, la Verbe fait chair. « Celui qui ne
croit pas en l’homme, tout homme capable d’une forme supérieure
de vie et de comportement n’est pas un révolutionnaire ».
La phrase que je viens de citer a pour auteur Fidel Castro. J’ai conscience
d’affirmer la même vérité mais en la portant au paroxysme
de son existence : « Celui qui ne croit pas l’homme, tout homme,
toute femme , tout humain, tout vivant et même tout mort capable d’ampleur
universelle et singulière de la vie sans limite, du comportement d’amitié neuve,
créatrice, n’est pas un croyant du Verbe Orateur à plein
temps exécuté, crucifié par les corps constitués
suscitant res-suscité ».
« Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent
sur elles se font appeler Bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. Mais que le plus
grand parmi vous, le Maître qui enseigne, de l’autorité du
magistère, se fasse le disciple, le plus jeune et que celui qui commande
devienne celui qui sert, le serviteur ». Jusqu’ici sur le problème
du pouvoir, je vous avais cité Mathieu et Marc. Aujourd’hui, je
proclame la version de Luc (ch XXII 25-26). Quelque soit sa formulation parvenue
jusqu’à nous, je crois Jésus Christ parce qu’il pose
l’exigence à l’œuvre dans l’histoire d’une
refonte radicale des deux forces d’oppression : l’enseignement et
le pouvoir. Le pouvoir sous toutes ses formes, politique, religieux, spirituel.
Je signale l’erreur qui consiste à profondément affadir
l’Evangile , la Bonne Nouvelle jusqu’à la dégrader
en enseignement religieux. Les universitaires même catholiques osent à peine
parler d’une réforme de l’enseignement dans le sens des
possibilités d’accès du paysan, du cultivateur, de la classe
ouvrière, du prolétariat à l’université maintenu
telle qu’elle est. Disons le avec force : c’est insuffisant, encore
que ce ne soit même pas réalisé. Les mouvements d’étudiants,
de jeunes en Espagne, en Italie, par l’organisation de contre-cours,
en France, témoignent d’une admirable force de contestation. Rappelons à ce
sujet ou proclamons pour la première fois que contester au sens primordial, étymologique,
veut dire, signifie être témoins ensemble de l’événement.
De fait, en réalité l’enseignement et le pouvoir aveuglent.
Chefs et pédagogues, professeurs ne voient les enfants, les jeunes gens,
les jeunes filles, les hommes, les femmes qu’en forme de sujets et d’enseignés,
d’élèves que l’on ne regarde même pas dans
la vérité du mot : des vivants candidats multiples au foisonnement
de la vie que l’on aide à s’élever au dessus de tous
les miasmes écœurants du pouvoir et du Tout Marché. Quel
programme, quelle charte qu’il suffit d’énoncer pour voir
qu’en est appliqué rigoureusement le contraire ! L’abbé Pierre
avait raison de s’écrier que la puissance aveugle et que l’extrême
misère rend muet.
Nous n’avons pas encore digéré la révolution de
1789, la révolution d’octobre 1917 nous fait toujours trembler
alors que Jésus christ, le Fils de l’’Homme que l’on
essaie en vain d’édulcorer, d’atténuer, nous révèle
l’urgence d’une révolution culturelle. Pour éviter
le risque de confusion avec le phénomène chinois des années
maoïstes je dis aujourd’hui : la nécessité d’incarner
le Verbe, de faire prendre corps à la Parole universellement créatrice,
libératrice, implique l’acte de réaliser en histoire, aventure
d’humanité, une révolution de la culture, des rapports
humains, des structures mentales et sociales passant du pouvoir, du profit à l’amour
mutuel fraternel.
Car Jésus christ change la nature même du pouvoir. La monstruosité du
pouvoir tel qu’il s’exerce jusque dans l’Eglise en tant que
société tient au fait qu’il ne conduit qu’à lui-même.
On commande pour commander. Nous disons volontiers : le pouvoir, le métier
politique, c’est l’art de mener les hommes. Je dis ingénûment
: les mener…où ? Mener pour mener, c’est contre nature.
Dire le mot pouvoir signifie appeler un complément . Pouvoir quoi ?
Faire autre chose que le pouvoir. Je crois Jésus Christ parce qu’il
donne à Pouvoir tout son sens de Verbe qui n’a pas fini d’affoler,
de coaliser contre lui tous les pouvoirs. IL innove une seigneurie universelle
donc de tous, sans précédent.
« A votre avis, quel est le plus important, celui qui est assis à table
et qui se fait servir ou le domestique qui sert ? » Bien sûr, c’est
le bon sens : »Le plus important c’est celui qui se fait servir ».
Mais alors comment expliquez-vous ceci ? « Moi, vous m’appelez Maître,
Seigneur . Vous avez raison parce que je le suis, pourtant je ne suis pas celui
que l’on sert. Je suis votre domestique, celui qui vous sert ». C’est à n’y
rien comprendre. J’y laisse toutes mes idées qui n’étaient
que des préjugés. Je ne sais quel est le plaisantin qui a dit qu’il était
très dangereux d’arracher leurs préjugés à ceux
qui n’ont pas d’idées. Jésus Christ change la nature
du pouvoir. Le Pape Paul VI actualisait l’exigence radicale du Christ Jésus
en proclamant à l’assemblée des Nations Unies les conditions élémentaires
de la paix : « Jamais plus la guerre ! Que jamais personne ne soit supérieur à un
autre ! Jamais l’un au dessus de l’autre ! » Jésus Christ
fait basculer le pouvoir, Jésus Christ est l’auteur d’un renversement
total du pouvoir qui passe, d’infini de la Pâque, de la domination à la
cordialisation, à la fraternisation. Jésus Christ proclame que
tous les hommes, toutes les femmes, tous les humains sont capables de tout pouvoir,
c’est à dire qu’ils peuvent et doivent aller jusqu’au
bout, jusqu’à l’extrême de leurs possibilités,
jusqu’à l’humanité.
Les révolutions historiques déséspèrement sectorielles,
partielles et donc très vite récupérées par l’optique
conservatrice du pouvoir, n’en finiront pas de traduire dans la suite
des temps une exigence radicale. Du même coup, le Verbe, la Parole faite
chair Jésus Christ, c’est le changement absolu, la conversion
de tous les rapports humains depuis le lien de l’homme et de la femme
jusqu’à l’avènement de la communauté plus
qu’internationale, universelle.
Depuis très longtemps, régnait une ségrégation
entre garçons et filles. Les éducations cloisonnées sécrétaient,
sécrétent encore obsessions et névroses. Or il est urgent
d’aboutir à une santé des rapports hommes-femmes que nous
devons libérer de l’érotisme sur lequel spécule
la civilisation de l’argent.
Avez-vous remarqué combien le langage de l’amour est marqué par
le vocabulaire de l’armée, du guerrier, de la conquête ?
Il s’agit toujours de conquérir un cœur, de faire une ou
des conquêtes : l’homme prendrait, la femme cèderait pour
peut-être ensuite obtenir sa revanche. Là aussi, nous ne sortons
pas du rapport de forces.
Jésus Christ révèle le don mutuel à substituer
au couple maître-maîtresse servante, mais le lien de l’homme
et de la femme dépasse celui du couple. Il est essentiel à l’homme
et à la femme de faire dès l’enfance l’apprentissage
d’une vie commune pour ensemble former l’humanité.
Mais il y a plus encore et maintenant après Mathieu, Marc et Luc, c’est
au tour du quatrième évangile chapitre XIII :
« Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son
heure était venue de passe de ce monde au père, ayant aimé les
siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin.
Au cours d’un repas, alors que déjà le Diable avait inspiré à Judas
Iscariote, fils de Simon, le projet de le livrer ». (Ce petit lambeau de
phrase d’apparence innocente, j’ai honte de le relire dans la manière
qui fut la mienne de le citer sans une once d’esprit critique à la
Mutualité lors de mon Carême 68. Il m’a fallu plus de trente
ans pour rejeter, renvoyer l’expéditeur au diable, ceci dans mon « Judas
l’Innocent » cet indigne verset 2 du magnifique chapitre XIII en
quatrième évangile). Il faut en finir avec la diabolisation de
Judas destinée à innocenter le pouvoir romain du meurtre de Jésus
: « Sachant que le Père lui avait tout remis dans les mains qu’Il était
venu de Dieu et revenait à Dieu, il se lève de table, quitte son
manteau et prenant un linge, il s’en fait une ceinture. Puis, il verse
de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples
et à les essuyer avec le linge dont il s’était entouré les
reins ».
Le Fils de l’Homme célèbre la Pâque, l’unique
Pâque, le passage prophétique par tous les peuples , de l’oppression à la
liberté. Il aime les siens, toute l’humanité jusqu’au
bout à l’extrême, à l’excès. Mais comment
? Que signifie aimer ? C’est au cours d’un repas que Jésus
livre son secret, sa suprême révélation ; pendant le dîner,
parce que le repas n’est pas fait pour être pris seul mais pour être
partagé. Je me suis demandé longtemps, je me demande encore la
raison , la nécessité d’un début aussi important,
solennel, d’un prologue d’ampleur liturgique. Jean le Confident,
le témoin mais pas le petit préféré d’intrusion
sentimentale qu’a cru bon d’en faire la tradition, part de l’aspect
qui se prête le mieux au doctrinal et non au dogmatique, il éprouve
le besoin d’affirmer que le Père a tout remis aux mains de son
Christ, que Jésus est de Dieu et revient à Dieu… par ce
geste quotidien, élémentaire, banal, domestique en même
temps qu’insolite : laver les pieds. Partir de si haut pour atterrir
si platement. On dit souvent dans l’Eglise qu’il faut considérer
les deux dimensions, tenir les deux bouts de la chaîne : le Transcendant
et l’immanent, l’incarnation, le Tout autre et le Tout proche.
La conséquence est le strabisme du chrétien qui regarde deux
directions différentes, se prête au monde et ne s’y donne
jamais. A la vérité, Dieu lui ne donne jamais moins que lui-même.
Il ne donne pas que sa grâce qui serait prélévement sur
un capital jalousement gardé car sa grâce n’est rien moins
que lui, lui donné en totalité.
Le secret de Dieu, c’est de n’en avoir aucun. La supériorité de
Dieu, c’est de n’en manifester aucune. Dieu c’est celui en
qui n’existe aucun retour à soi, aucun profit. Jésus Christ
vient de son Père et revient à lui. Il est lié en permanence à son
Père qui n’a rien à voir avec le gouverneur, avec l’empereur
de tous les mondes. Son père, c’est l’éveilleur de
la résistance, l’animateur du maquis du plus opprimé d’entre
les peuples ; Jésus est le Verbe de son Père, le dernier mot
de son père. Tout Dieu se trouve dans son Verbe, dans son Fils, dans
son Messie, dans son Christ. Si Jésus-Christ est l’expression
de son Père, l’expression ne peut mentir à ce quelle exprime.
Le Fils qui sert les hommes ne peut avoir un père dominateur ; il ne
peut être le délégué aux relations humaines de l’entreprise
du grand patron du trust de son papa roi des rois. Le seigneur a le geste de
l’esclave et, du même mouvement, je découvre que ce nom
romain, latin de Seigneur ne lui a jamais convenu. C’est créateur
qui correspond en vérité, en réalité à l’homme.
Dieu se faisant esclave. J’ai beau tourner et retourner dans tous les
sens la question centrale, radicale mais aussi marginale du y-a-t-il Dieu ?
Et en plein cœur de l’hypothèse où il y aurait Dieu,
qui donc est Dieu ? Car le fait qu’il soit ne dit absolument pas qui
il est ? Je me heurte au paradoxe absolu au scandale des scandales : celui
que les siècles des siècles sans compter les anges non pas rebelles
mais conservateurs s’acharnent à me présenter comme le
Très Haut, le roi des rois, le Seigneur des Seigneurs, ne serait, n’est
vraiment si du moins j’en crois la dernière nouvelle, qu’un
vulgaire laveur de pieds. Pas des pieds aériens, élégants,
aristocratiques, primés au concours des pieds bien soignés, parfumés.
Non, mais des pieds boueux, des pieds écrasés, des pieds piétinés,
des pieds de choses humaines qui n’ont rien de l’homme modèle
courant, des pieds d’esclaves.
Donc, le Seigneur qui n’a jamais voulu de ce nom vulgaire de Seigneur
incompatible avec sa réalité de créateur donné à sa
création, a spontanément le geste de l’esclave. De
celui dont l’invité, comme le Maître, le Patron, le
Seigneur ne voit pas le visage. Le créateur, le geste créateur
c’est exactement dans l’histoire celui du bétail,
de l’objet à visage humain, de tous ceux qui sont traités
en objets. On dit habituellement que, dans ce geste de l’esclave,
Jésus Christ Dieu voile son propre visage. Non, ce n’est
pas vrai, il le dévoile. Dieu réalise, effectue, accomplit
dans sa Parole donnée qui est son Autre lui-même, son Fils,
ce qu’il fait de toujours à toujours, le service gratuit
du monde, sa création. Le visage de tous ceux que l’on ne
voit pas, le visage de tous les oubliés, c’est le visage
de Dieu. Voilà sa transcendance car il n’est de transcendance
que du Dieu caché au plus épais, au cœur de la grande
masse humaine. Je comprends alors l’étonnement, le scandale
de Pierre, mon étonnement, mon scandale dans ce qui me reste de
bon sens, d’équilibre, de modération, de juste milieu,
de réticence, devant l’amour d’excès, devant
la folie radicale, transcendantale, devant le délire, l’impossible
irréaliste, réalisé : le maître, la grandeur
qui a le geste de l’esclave, qui se conduit en esclave volontaire
de tous les esclaves, afin qu’il n’y ait pas un seul esclave
qui ne devienne non seulement humain mais créateur et créateur
de créateurs. Mais ce n’est pas raisonnable, ce n’est
pas pensable. C’est l’innommable : « Toi, me laver
les pieds ! s’écrie Pierre, le premier pape, Jamais de la
vie ! »
Quelle est la réponse de Jésus ? « Ce que je fais, tu ne
peux le savoir à présent, tu le comprendras plus tard ».
Eh bien ! Environ deux mille ans se sont déroulés depuis et les
représentants officiels de Jésus comme si le Verbe fait humain
pouvait avoir une représentation officielle ! , n’ont toujours
pas compris la renversement fondateur du nouveau Absolu, de toutes les situations
acquises.
La Parole du Verbe ne s’adresse pas seulement à Pierre mais à tous
ces successeurs, aux papes, aux évêques, aux prêtres, aux
hommes d’Etat, à toutes les autorités, à tous les
corps constitués, à tous les humains.
Nous ne pouvons pas faire le tour de cette parole ; elle nous dépasse,
elle nous transgresse, elle nous déborde. IL ne faudra rien moins que
l’histoire entière de l’humanité pour qu’elle
commence à s’incarner partout. Elle conteste toutes nos hiérarchies,
nos conceptions du commandement, des nations même unies, de la patrie,
de la famille, de la marche du monde. Elle secoue les fondements mêmes
de notre croyance en Dieu.
Laissez-moi vous le confier comme je l’ai dit à des enfants. Je
vous fais l’honneur évangélique de vous parler comme à des
enfants. Quand j’étais petit, on me demandait de dire l’homme
de mon pays et du monde que j’admirais le plus et je répondais
: Napoléon Bonaparte. Pourquoi ? parce qu’il commandait à des
millions d’hommes qui lui obéissaient au doigt et à l’œil.
Un grand homme c’est celui qui tient des foules humaines à ses
pieds sous ses pieds. Sa grandeur même se mesure au nombre de ceux qu’il
tient à sa merci. Mais alors un grand homme, c’est un petit dieu.
Parce que le grand Dieu tient le monde entier , l’univers de tous les
siècles, sous ses pieds. Eh bien non ! l’Evangile m’apprend
que c’est faux, archi faux, que c’est le contraire absolu qui est
vrai, Dieu ne tient pas le monde sous ses pieds. Il est aux pieds de tous.
Par là, Dieu en Jésus Christ conteste toutes les grandeurs dominatrices,
tous les pouvoirs jusqu’à Celui qui les sacralise tous, Dieu tel
que les hommes se le représentent, le Maître, le Patron, le Chef,
le Dieu du Diktat. Dieu n’est pas l’autocrate, le théocrate.
Dieu n’est même pas déiste, il n’est pas théiste,
encore moins monothéiste. Dieu est l’athée de toute divinité.
Dieu n’a pas la divinité. Il n’a rien qu’il ne donne.
Le Verbe, la Parole nous dit encore : « Ma vie, on ne me la prend pas.
Je la donne ». « Ayant aimé les siens » non pas de
propriété, de possession mais les siens par don total de lui-même à eux
tous, « il les aima jusqu’au bout à l’extrême, à l’excès ».
Jésus, le Fils de l’Homme ne cède pas à la demi-mesure.
Il ne fait rien avec mesure, il aime avec passion au point d’être
la passion du monde. Il est le Don de l’unique au monde à rassembler
en une seule communauté, en un seul peuple, en un seul corps.
Mais la résurrection, me direz-vous, où est-elle ? Vous ne voyez
pas ? C’est une erreur que de situer la passion d’un côté,
la résurrection de l’autre. C’est la passion, c’est
l’amour de passion jusqu’à la totale solidarité,
jusqu’à la radicale convivialité, jusqu’à pâtir,
universellement compatir, qui fait res-susciter, qui suscite et res-suscite
des énergies toujours nouvelles, créatrices, re-créatrices.
Ce que je donne librement, personnellement, absolument, personne n’a
pouvoir de me le prendre. Un homme a vécu qui n’a eu aucun geste
de profit, de possédant, de puissant, encore moins de tout-puissant,
de propriétaire, d’amasseur de capital, d’accaparement,
de pouvoir. Tout en lui est solidarité avec tous, passion de tous. Alors,
quand la mort, au terme du supplice, vient, elle ne trouve rien à prendre
: tout est déjà donné. Ainsi, la mort est refaite. Mort,
où est ta victoire ? Mort, je serai ta mort. Et pas seulement la mort
de la mort. Mais la mort bien pire que la mort, la vie mortelle.
La résurrection, l’universelle résurrection de la chair,
ce n’est pas un miracle. C’est la logique de l’Amour d’amitié en
acte libérateur. Parce que Jésus Christ, la Parole faite chair
n’a aucun geste de retour à soi, il n’existe aucun stimulant
matériel, égoïste qui puisse le retenir enfermé,
enchaîné. Il est toujours vivant et contagieusement vivant. Il
inaugure, il innove une forme sans précédent de vie et de comportement.
La mort et même la mort en vie, la vie mortelle n’a aucune prise
sur lui.
Par le retour au vieil homme, au manque d’imagination, à l’esprit
de puissance, au réflexe du propriétaire, au conformisme, à l’instinct
de conservation, à l’instinct de mort, au vieux pouvoir, à l’amour
jaloux, compétitif, violeur, tueur, les révolutions se dé-composent
en directoire, se durcissent en consulat pour enfin se pétrifier en
vulgaire empire suivi des féroces restaurations. Il faut un souffle
immense pour porter la Révolution toujours plus loin au lieu, selon
la coutume et tous les rites d’anniversaire, d’enterrer vivantes
ses promesses d’universelle résurrection. Les jouvenceaux et jouvencelles
de Molière, les Cléante, les Angélique deviennent avec
l’âge des Argan, des Bélise et des Géronte. A la
respiration de l’homme enfin vivant, à la mesure du monde, à la
conscience mondiale, à notre vitalité humaine, il faut au moins
l’internationale .J’ai dit « au moins » parce que c’est
insuffisant, parce qu’il nous faut davantage, parce que l’Internationale
n’est que le genre humain, et le genre humain n’est pas l’universel.
Parce que l’universel, c’est l’humanité. Prononcer
le mot d’humanité avec tout son poids de pensée, d’affectivité,
de sensibilité, d’acte implique le fait de croire à la
résurrection des vivants et des morts. Car l’humanité, à l’instant
où j’en dis le nom, ne se borne pas aux hommes et aux femmes qui
ne sont pas encore morts. Tout grand projet auquel on donne sa vie, toute passion à la
mesure de tous les humains, du monde rassemblé par le lien d’amitié,
parle même s’il n’est pas nommé, Jésus Christ
sauveur puisque son nom signifie « Libérateur en mission »,
le nom de Résistance de Dieu à l’immonde trafic auquel
on veut réduire sa création.
Chacun n’aura son nom propre, personnel, qu’au cœur du peuple
universel, du peuple unanime. Comme l’écrivent les évêques
du Tiers Monde : « Quand par sa résurrection, le Christ libère
l’humanité de la mort, il conduit toutes les libérations
humaines à leur plénitude éternelle ».
LA QUESTION CRUCIALE
Quand au soir du vendredi 5 avril , j’ai prononcé ma dernière
conférence de Carême à la Mutualité, Martin
Luther King venait d’être tué. Quelqu’un m’a
posé l’éternelle question cruciale. « Au moment
où est assassiné Martin Luther King, que pensez-vous de
la violence ? »
Je réponds : « Je n’ai jamais rencontré Martin Luther
King, mais sa mort m’atteint au point que je croyais tout à l’heure
qu’il me serait impossible de parler. C’est un homme qui se dresse
en permanence contre le pouvoir dominateur pour le pouvoir auquel tous participent.
Comme Gandhi, Martin Luther King n’a jamais absolutisé la non
violence. Il faut rappeler sans cesse la parole de Gandhi. « Mieux vaut
la violence qu’une injustice ». La violence est assimilée
par beaucoup en notre monde occidental à la violence insurrectionnelle,
révolutionnaire. Alors surgissent les imageries du couteau entre les
dents, des exécutions sommaires. Mais nous oublions l’organisation
du monde qui fait mourir au Brésil 20% des enfants avant l’âge
d’un an et 50% avant l’âge de 5 ans. Ceci sans oublier l’Afrique
prise à la gorge, niée. Il existe une violence de l’ordre
. Dans le texte du Concile Vatican II, « Gaudium et spes », « Joie
et espérance » ; il est précisé que l’homme,
la femme qui ne peut se procurer du travail, vivre par des moyens légaux,
est en droit de s’emparer du bien d’autrui. Ce n’est pas
du vol car nous retrouvons avec le cas d’extrême nécessité,
la destination fondamentale des biens à tous les humains. Qu’arriverait-il
si les peuples du Tiers Monde appliquaient ce droit fondateur d’humanité ?
S’ils reprenaient par la lutte ce qui leur est structurellement volé ?
A la vérité, ce qui me stupéfie, c’est la patience
infinie des pauvres. Je n’aime pas que l’on oppose Camillo Torres,
le prêtre colombien passé à la lutte armée contre
l’oppression par amour des pauvres, et Martin Luther King : l’un
et l’autre relativisent violence et non violence. Je crois angélique
et illusoire une révolution sans la moindre dureté, en douceur.
Je crois absurde le culte systématique de la violence comme seul moyen
révolutionnaire. En définitive, une révolution ne se mesure
pas à la violence qu’elle déploie mais à la profondeur
des racines qu’elle atteint. Or, ne l’oublions jamais, la première
et la dernière violence faite à l’humanité, à toute
la création, au créateur libérateur, c’est la violence
du pouvoir.
J’allais vous cacher l’une des plus savoureuses de toutes les perles
. Elle est de Charles Péguy. Je suis loin de tout admirer chez lui.
Il a pu se montrer odieux avec Jean Jaurès. Mais je lui dois la plus
admirable parole sur la révolution. Je la confie en prélude à tous
les amis : « Une révolution c’est l’appel d’une
tradition moins profonde à une tradition plus profonde ».
Jean Cardonnel
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