Jean Cardonnel - Dominicain

Introduction et textes de trois conférences publiques de Jean Cardonnel prononcées en 1968


1968- 2006

L’EVANGILE, C’EST LA REVOLUTION.

A la MUTUALITE .


DU VIEUX 2006 AU JEUNE 68

VIVEL’AN 1 DE L’HUMANITE !

INTRODUCTION :

Qu’a-t-il donc fait de si invraisemblablement subversif, ce mois de Mai 1968 pour susciter tant de haines rétrospectives et d’enterrements organisés jusqu’à l’essai d’oubli concerté ?
La plus grande partie des comptes rendus de ce printemps est passée, passe toujours à côté du caractère primordial de l’événement : la nécessité vitale d’humanité que la parole soit prise par tout le monde. Et c’est aujourd’hui seulement qu’il me devient manifeste que nous sommes très loin d’être allés jusqu’au bout de la grande intuition ainsi réduite à une courte mode soixante-huitarde. Aussi l’intuition fondatrice du mouvement, je vais la dire telle que des milliers de bouches pensantes mordantes l’ont proférée : l’exigence de la Parole publique libérée du discours officiel pour démarrer, se déchaîner en Acte d’humanité d’absolument tout le monde. Mais si nous voulons de décision ferme que la parole soit prise par tout le monde, il faut nous la donner les uns aux autres. La raison en est toute simple : la parole non renouvelée par le don mutuel universel de tout elle-même passe très vite du fait d’être jaillissement de l’universalité des uns et des autres à sa caricature en la pire alternance d’affairisme de l’oligarchie et de la monarchie. Faute d’intelligence commune de cette élémentaire réalité – l’apprentissage du grand art de se parler mutuellement – il n’y a plus personne qui parle puisque les uns commandent et les autres obéissent, contraire absolu, tueur de la parole. La schématisation traditionnelle, héréditaire, archaïque, ancestrale même, habillée souvent et par là modernisée, d’un costume démocratique, persiste et continue à s’imposer : le Pouvoir au sommet, le Devoir à la base, le tout sur l’indépassable marché aux divers produits de consommation y compris des opinions et des religions – conviction exclue pour risque d’être adoptée par l’intelligence maximale du plus grand nombre éveillé à toute son humanité. Le souci d’éviter cette perspective fraternelle ruineuse de leur avoir, de leur savoir incite les privilégiés à maintenir, à durcir la répartition des hommes, des femmes en deux catégories : la Brute en haut, l’abruti en bas. Comment ne pas voir que la Parole qui nous donne de nous interpréter les uns les autres, d’être les acteurs nous imaginant, nous innovant, nous incarnant d’expression charnelle singulière universelle et d’un même lien cultivé, travaillé, nous créant les uns les autres, mais c’est çà, c’est Lui, le Verbe fait chair ? Pas un mystère mais l’évidence créatrice. Parti de là et (ou) arrivé là, tout le monde, oui, tout le monde voit que se parler d’égal à égal les uns aux autres, sans supérieur ni inférieur veut dire exactement, identiquement la même chose, ne fait qu’un avec s’aimer les uns les autres d’amour d’estime inventive créatrice universellement suscitante, soulevante des vivants et des morts. Tiens tiens mais ce n’est pas par hasard que je viens de mettre du suscitant, du soulevant dans l’amour et dans la Parole, le Verbe mutuel à égalité comme tous deux ne font, ne sont qu’une seule chair. C’est bien là le commandement tout neuf, le commandement nouveau qu’a donné, que donne le Verbe fait chair pour ne pas rester un mot en l’air. Et ce commandement tout nouveau, sans précédent, se reconnaît dans l’histoire au fait qu’il est le contraire de tous les ordres. Oui, le contrordre d’absolument tous les ordres au sens où pas un seul ordre social et même religieux ne peut subsister quand sa pratique devient l’unique norme du comportement universel.
Ici nous entrons dans l’incroyable qui sans jamais rien imposer en s’exposant purement et simplement, n’exige que d’être cru sur la foi de la parole donnée. Je ne l’avais pas découvert au printemps de 1968 mais elle était bien en germe, en promesse cette année-là, l’invraisemblable trouvaille de mes 80 ans formulée, parlée lors de ma dernière prédication au couvent dominicain de Montpellier, le 11 mars 2001 : nous avons encore une conception posthume, funéraire de la Résurrection. Il est classique de dire du grand problème de notre destinée qu’il tient dans la question : y-a-t-il une vie après la mort ? Je n’aurais jamais cru que l’on pût en rester à ce stade du primate qui se demande s’il y a une vie après la mort quand le monde est pris à la gorge par l’évidence pour des foules, des masses humaines, du pas de vie, du tout, d’aucune vie avant la mort. La vie est si fréquemment infligée, très rarement donnée. Je n’ai jamais entendu un mot plus fort, plus dense que celui-ci qui exprime le génie philosophique de la radicalité présent chez tout homme, chez toute femme : « Ce qu’on me fait faire, ce n’est pas une vie ». Une parole si chargée de sens d’humanité bafouée prouve avec quel esprit lucide son auteur innombrable a le pressentiment qu’existe la manière, l’art, la science de vivre, du savoir vivre dont il pourra enfin dire : « Cà c’est une vie » et pas seulement une vie, mais c’est ma vie, c’est la vie sans plus rien de mortel parce que toute d’amour fraternel et d’amour fraternel mutuel universel. A la lumière du Verbe, de la parole qui alors se déchaîne sans respect diplomatique de la moindre borne, l’idée rabougrie d’un Sauveur attendant sagement de mourir en expiation victimale des péchés contre son Papa tout-puissant pour res-susciter, s’effondre, est noyée dans le ridicule. C’est à ce grossier, vulgaire schéma réducteur du Verbe, de la Parole qu’il faut d’urgence, pour notre joie commune, nous donner les uns aux autres, que s’attaque l’élémentaire Heureuse Nouvelle, traduction vraie du mot « Evangile ». La Parole qui s’est faite chair, Jésus-Christ, n’a pas attendu de mourir, d’être exécutée, clouée au bois, crucifiée pour mener une vie, la grande vie effrénée, dé-chaînée de res-suscité contagieusement res-suscitant. Il res-suscite avant même la mort et pendant la mort donc après la mort. D’ailleurs, contrairement aux hommes et femmes de l ’ère « chrétienne » qui a suivi, la foule galiléenne, juive et cosmopolite, de Capharnaum au désert, du temps de Jésus, ne s’y est pas trompé. Elle a vu que cet homme était le seul à lui parler vraiment avec l’accent selon sa propre expression, du Fils de l’Homme, du Petit de l’Homme, de l’Utopie réalisée donc réalisable par tous les humains, tous les vivants et tous les morts, de l’a-venir de l’humanité de l’homme, qu’il ne pouvait qu’être le Verbe en personne puisqu’il pulvérisait le verbiage. Il se manifestait comme Parole libératrice, comme Verbe créateur incompatible avec ses deux ennemis personnels : la Pouvoir et l’Argent. Près de 40 ans après 68, je m’interroge sur les raisons d’un rattachement monstrueux, obstiné du terme « résurrection » au langage religieux des classés, répertoriés chrétiens. Cette anomalie vient du fait que l’acte de res-susciter s’est vu coupé, abstrait, déraciné du Verbe « susciter ». Comment voulez-vous res-susciter sans d’abord, à profusion, à linfini susciter ?
A force de susciter la parole chez les réduits au mutisme, l’audition créatrice chez les sourds, la mise debout chez les paralysés, la mise en commun chez les mis à part forcés ou de leur plein gré, l’élan, le mouvement, l’avènement de la vie consciente chez les inertes, la santé débordante, foisonnante, chez les malades, la vie chez les morts, Jésus le Verbe a tout spontanément res-suscité lui-même d’une résurrection des autres un millier de fois pratiquée. Incarcéré, jugé, crucifié pour cause d’acte permanent suscitant l’insurrection là où il fallait, devait régner la conservation, la résignation, il est l’Eveilleur du soulèvement universel, d’une sortie massive hors des cachots et des tombeaux, de toute l’humanité en chacune de ses personnes, de toute la création en chacune de ses œuvres avant la mort, pendant la mort, donc après la mort. C’est cette ultime trouvaille qui fait rebondir dans ma mémoire re-travaillée par l’imagination créatrice res-suscitée sus la forme du souvenir d’avenir, l’Evénement résumé de mon métier d’orateur d’Heureuse Nouvelle sans frontières : le Carême, la Pâque subversive que j’ai annoncée, proclamée en Mars 1968 au cœur de Paris à la Mutualité qui veut dire lieu de la relation mutuelle.
La première idée de cette prédication d’un nouveau style est de Georges Montaron, alors directeur de Témoignage Chrétien quand il m’a donné son coup de téléphone : « A ton prochain passage à Paris, n’oublie pas de venir me voir. Je t’exposerai les grandes lignes de ce que j’ai concocté dans ma petite tête politique ». La scène m’est présente comme si c’était hier ou plutôt comme il faut qu’elle soit demain, jouée, interprétée, incarnée, créée par des millions d’acteurs et d’actrices : « A la chaire de Notre Dame de Paris, commence Montaron, pendant des années, le Carême annuel n’abandonnait jamais sa tournure officielle, académique de ronron sans surprise. Brusquement a surgi Lacordaire, de ton ordre des frères prêcheurs . Un accent tout neuf romantique . C’est moi qui ajoute en reconstituant de sympathie créative notre conversation d’il y a bientôt 40 ans; Lacordaire a eu ce trait de génie de donner vers 1848 à Notre Dame de Paris une conférence dont le titre était : De la charité en forme de fraternité « Mais tu le sais, poursuit Georges Montaron, après Lacordaire, la parenthèse d’actualité, de fraternité agissante s’est vite refermée et l’on a recommencé à disserter intemporellement du haut de la chaire des Carêmes de Notre Dame de Paris . Alors, tu vois où je veux en venir . Je t’offre non pas la chaire de Notre Dame de paris mais la tribune de la salle des meetings de Paris, la Mutualité pour un Carême enfin de notre temps ».
Alors m’apparaît avec un éclat d’une incroyable fulgurance le pourquoi des coups bas et tordu que m’ont toujours assénés jusqu’à l’estocade final m’interdisant pratiquement la sainte prédication, mon couvent de Montpellier, ma province dominicaine de Toulouse comme instruments locaux de la revanche du Saint Office, de la Curie Romaine sur le Concile Vatican II et Mai 68 : ils ne m’ont jamais pardonné d’avoir été, d’être le Prédicateur, le frère Orateur du Carême de l’Année qualifiée d’An Maudit selon les critères de la RealpolitiK. Ils veulent très logiquement m’enterrer avec la date à effacer. « L’ère Cardonnel est révolue » comme l’a déclaré en une formule d’extrême délicatesse fraternelle l’année de mes 81 ans mon dernier supérieur dominicain. Je publie donc aujourd’hui ma prédication de la Pâque, passage de la servitude à la libération, de la mort à la vie qui transgresse les limites du lieu et du temps où il a été proclamé. J’ai modifié le titre global « L’Evangile et la Révolution » qui devient avec plus de vérité « L’Evangile c’est la révolution ». La prédication s’ouvre sur le sens révolutionnaire du Carême, se poursuit avec la Foi libératrice. Enfin, la troisième conférence qui s’intitulait en 1968 « La résurrection stimulant de la révolution » découvre en 2006 son souffle authentique : la révolution jusqu’à l’universelle résurrection. Comme ma pensée parlante, ma parole pensée, ne s’est pas figée dans mon Carême à la Mutualité, je ne fais pas plus du littéralisme Cardonnel que du fondamentalisme biblique. Mais je mentionne chaque fois mon actualisation 2005 de ma parole 1968 pour la distinguer de sa lettre du temps où elle fut prononcée.
Par rapport au jeune 68 , 2006, que le monde est vieux avec sa vieille Europe qui trahit dans les faits les valeurs qu’elle récite par habitude ! Nous ne sommes pas sortis de la pré-histoire. Quand allons-nous inaugurer, commencer l’histoire ? Nous voici toujours à l’âge de la terre informe et vide, aux mains du pouvoir et de l’invisible main du marché mondial.
Il est temps de rompre avec notre formatage d’êtres pré-fabriqués, pour entrer en Création. Contre la morne succession des siècles du capital accumulé, vive l’An I de l’Humanité !

 


LE SENS REVOLUTIONNAIRE DU CAREME

Vendredi 22 mars 1968 et au delà

On ne vit pas sans d’heureuses nouvelles. Parce que des masses d’hommes ne reçoivent pas d’heureuses nouvelles, ils ne vivent pas. Tout au plus pouvons-nous dire de millions d’Asiatiques, d’Africains, d’Américains du Sud ou même du nord, d’Européens, de Français, qu’ils survivent, qu’ils existent, qu’ils ne meurent pas. Vivre consiste à échapper pour l’instant, à la mort qui, inéluctablement, vient. A la radio, à la télévision, des foules d’hommes, de femmes, entendent ou regardent en écoutant des nouvelles. Mais les nouvelles, ce n’est pas « nouveau ». Le mot « nouvelles » a perdu sa signification , son mordant de nouveauté. Les nouvelles, ce n’est pas neuf, nouveau. C’est la continuation quotidienne de ce qui a toujours existé. Les nouvelles m’apportent tous les jours, débitées en tranches, en faits divers, des hommes qui se tuent individuellement ou en bandes dotées d’uniformes d’armées régulières, qui s’exploitent les uns les autres. Le plaisir d’un homme est obtenu grâce à la détresse de quelques-uns, beaucoup d’autres. Bref, les nouvelles veulent dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. D’ailleurs, plus de nouvelles, rien que des infos !
Pourtant une heureuse nouvelle, une bonne nouvelle, nous en faisons tous l’expérience. C’est un ami, c’est une amie qui vient me voir ou que je vais rencontrer et que je n’avais pas vu depuis longtemps, même était-il venu seulement la veille. Mon cœur en est inondé de sourire, de lumière, de soleil. Ma vie prend un tour autre ; c’est une force, un pouvoir, une puissance de renouvellement. Mais la limite des heureuses nouvelles vient de ce qu’elles concernent les individus et se trouvent au pluriel. Il existe des gens par foule dont la vie entière est un malheur. Des générations de Vietnamiens, de jeunes gens, de jeunes filles, d’enfants n’ont connu que la guerre au point que la paix demeure un mot vide de sens qui ne correspond à aucune expérience réelle. Les heureuses nouvelles sont passagères et n’ont pas de quoi rassembler des foules, des masses entières. Il nous faut une Heureuse Nouvelle, une Bonne Nouvelle au singulier capable de toucher tout le monde, le cœur de tout le monde, d’être parlante, éloquente, comblante pour tous .
L’heureuse nouvelle des hommes, des femmes, des enfants, des peuples, des vivants et des morts, rassemblés en humanité, n’est pas plus l’addition, la somme de nouvelles particulières que l’on pourrait obtenir par la juxtaposition des bonheurs de chacun. On ne peut être heureux à fond, durablement, sans Bonne Nouvelle pour tous, pour les humains en masses.
Pourquoi n’existerait-il pas une Bonne Nouvelle, une Heureuse Nouvelle capable de dérider tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants de tous les peuples et de tous les siècles ?
Voilà ce que signifie l’Evangile, non point seulement quatre petits livres écrits par Marc, Luc, Mathieu et Jean mais l’Heureuse Nouvelle qui a pouvoir d’effacer les plis, les rides accumulés sur tous les fronts.
L’Evangile, ce n’est pas pour nous sa lettre ,encore que sa lettre est parfois terriblement actuelle , beaucoup plus contemporaine que les nouvelles des journaux, des moyens d’information. Se contenter d’heures fugitives de plaisir, de bonheur, pour quelques-uns , ce n’est pas être croyant, ce n’est pas être chrétien. (J’ajoute en 2005-2006 : ce n’est pas être partisan de Jésus-Christ). Parlons de la Bonne Nouvelle, de l’Heureuse Nouvelle qui éveille un peuple, un monde, l’humanité. Les quatre évangiles ont mis en style écrit l’heureuse nouvelle vécue d’abord en communauté chaleureuse, amicale par les premiers chrétiens. Au lieu de réciter paresseusement les mêmes textes, inventons l’heureuse nouvelle, la Bonne Nouvelle de l’humanité en style d’aujourd’hui. C’est être fidèle en profondeur à la grande tradition que d’inventer, d’annoncer d’un style autre, la même heureuse Nouvelle de tous les humains maintenant devenus masses innombrables. Bien sûr sous la forme où elle a été vécue par une génération, la première génération chrétienne, l’heureuse nouvelle garde puissance de renouvellement pour les siècles à venir. Jamais la pensée ne m’effleure, jamais je n’ai dit que l’Evangile, l’heureuse nouvelle était n’importe quelle nouveauté. J’aime mieux donc l’affirmer tout de suite avant de le développer dans ma dernière conférence : je crois que l’heureuse nouvelle à l’œuvre dans le monde, débordant toutes les révolutions encore que les suscitant dans ce qu’elles ont de radicalement révolutionnaire, est le soulèvement, le rassemblement du monde entier, de tous les humains au cours des siècles par delà toutes les frontières jusqu’à l’ultime frontière, la mort brisée par notre premier-né, Jésus Christ. Je m’indigne de ce que l’on tende à réduire l’heureuse nouvelle capable d’enchanter tous les humains, à la propriété d’une minorité, d’une catégorie particulière qui s’appelle les chrétiens. La bonne nouvelle libératrice, déridante, se présente en fait comme la doctrine ennuyeuse , la religion, la loi étriquée, restrictive de quelques-uns, du milieu croyant pratiquant de rite catholique romain, orthodoxe ou des églises réformées.
Si je la répète littéralement sous la forme où elle a été écrite voici à peu près vingt siècles, elle est ancienne, vieille, elle n’est plus neuve, elle n’est plus heureuse nouvelle, elle n’est donc pas l’Evangile.
Je ne peux découvrir l’Evangile que dans les évènements d’aujourd’hui, dans l’histoire de mon temps. L’Evangile intemporel, spirituel, l’Evangile qui ne touche, qui ne concerne aucune situation historique, contemporaine, n’a plus rien à voir avec la Bonne, l’Heureuse Nouvelle. L’Evangile ainsi compris n’est plus l’Evangile.
Qui prononce le nom d’Evangile dit l’exigence d’un renouvellement sans fin, inépuisable, de la vie en forme d’invention, de création permanente culminant dans la Résurrection ininterrompue sans frontière aucune ni d’espace ni de temps. A couper le souffle aux forces de pouvoir, de profit d’habitude et de mort. Voilà donc, à cette racine d’un attiédissement systématique séculaire de l’Heureuse Nouvelle, où se situe la trahison. On a réussi ce tour de force : ennuyer, embêter, assommer, ligoter, enchaîner, les hommes, les femmes, les enfants avec ce qui est destiné à les dérider, à les dilater, à les libérer. La puissance de renouvellement s’est muée en puissance de conformisme. Regardez nos églises, nos temples, même paresseusement, mondainement adaptés à la dernière mode d’aujourd’hui vite passée selon les procédés hyper modernissimes du marketing éphémère d’informatique d’autant plus mise au point qu’ils sont incapables de cacher l’archaïsme foncier, le vide du contenu. Dans nos lieux de culte, on s’ennuie ferme. Le monde où l’on s’ennuie ne peut être de l’Evangile, du Fils de L’Homme, du rêve de l’Homme, Avenir de l’Homme Jésus Christ. Si nous disons croire à l’Evangile, donc l’Heureuse Nouvelle pour tous, pourquoi faisons-nous la gueule ? La bonne nouvelle, c’est l’événement qui éclate aujourd’hui. Je n’ai le droit d’annoncer, de proclamer l’heureuse nouvelle que mêlée aux faits divers d’aujourd’hui. Mais l’heureuse nouvelle a une telle ampleur, elle a tellement de quoi combler les hommes, les femmes, les enfants, les peuples de tous les temps qu’elle ne se réduira pas à une réalisation d’aujourd’hui, à une révolution de maintenant, de l’immédiat. D’autant plus intense qu’à partir de demain, tout reprendra comme d’habitude.
Mais, tout de même, si elle ne se réduit pas à des évènements de notre époque, il faut bien que l’on en voit quelque chose tout de suite, qu’elle ne soit pas lettre morte pour des masses, des foules qui n’en peuvent rien absolument rien entendre. Sans se limiter à ce que je vais dire, l’heureuse nouvelle, mais elle sera, elle est la fin, non seulement de l’exploitation de l’homme par l’homme mais de l’homme au pouvoir de l’homme, de la femme, de l’enfant à la merci de l’homme, de l’humain, proie de l’homme d’Etat, de l’homme du Tout marché immonde prédateur.
La bonne, l’heureuse nouvelle c’est l’abolition du diktat des puissants, c’est l’arrêt des bombardements et le retrait des troupes américaine du Vietnam.
L’heureuse nouvelle, mais elle sera, elle doit être, elle est déjà la recherche, la découverte d’une vie commune des arabes et des israéliens dans un peuple libéré des surenchères nationalistes détournant de la situation réelle et des capitaux du régime directorial de l’impérialisme de Mammon, de la tyrannie de l’argent. L’Heureuse Nouvelle mais elle sera, elle est la fin de l’épuisante, de la scandaleuse course aux armements, la venue au grand jour du désarmement voulu, réalisé, avec passion par les peuples surmontant, brisant le ridicule de leurs frontières anachroniques. On a tellement peur jusque dans l’Eglise, que l’Evangile ne soit que çà, soit seulement çà, que l’heure n’est jamais venue, est toujours retardée d’agir pour que d’abord ce soit çà. Si l’Heureuse Nouvelle ne s’incarne dans aucun événement collectif, convivial d’humanité, que les hommes en masse, en foules, n’ont que de mauvaises nouvelles, qu’entendez-vous donc par Evangile ? Mais ce n’est pas dans n’importe quelle condition que nous sommes prêts à entendre l’annonce de la Joie pour le monde entier. La Nouvelle qui rompt avec la monotonie des nouvelles transmises chaque jour à la radio et à la télévision ne se fait entendre qu’à la masse des pauvres. Le riche, le puissant, l’homme respectable, celui qui a de la surface, même l’Eglise, le Prince de l’Eglise ne peut discerner l’accent de l’heureuse nouvelle ; il n’entend pas l’Evangile parce qu’il le reçoit, le classe dans le flot des « nouvelles » sans rien de neuf, des « infos ». Ainsi la masse, la foule des pauvres, des réduits à rien est-elle frustrée de sa bonne nouvelle, de son heureuse nouvelle. IL est impossible de se faire entendre à la fois des grandes foules et des milieux privilégiés. La nouvelle est bonne, heureuse, dilatante, comblante pour les pauvres et mauvaise , accablante, catastrophique pour les riches.
Il n’existe de nouvelle heureuse pour les pauvres que celle de leur rassemblement, de leur solidarité, de leur communion. C’est le signe irréfutable de Jésus-Christ : les pauvres sont évangélisés. Les pauvres enfin, enfin comme ses seuls uniques authentiques auditeurs réalisateurs entendent l’Evangile.
Tant que les opprimés, les humiliés du monde entier sont dans l’impossibilité d’entendre leur heureuse nouvelle, l’Evangile ne se diffuse pas. S’il n’apparaît pas comme la mauvaise nouvelle pour les riches, les puissants qui doivent abdiquer leur richesse, leur puissance, leur pouvoir afin d’entrer dans l’immense communion du peuple des pauvres, il n’est plus l’Evangile de Jésus Christ. Mais alors, nous n’avons pas à réaliser l’accord de l’Evangile et de la Révolution, à mettre en parallèle, à relier par une conjonction l’inspiration évangélique et l’exigence révolutionnaire. Je ne dirai pas selon notre titre provisoire, imparfait, l’Evangile et la Révolution, mais l’Evangile, l’heureuse nouvelle de la Révolution.
Beaucoup édulcorent l’Evangile en le réduisant à une transformation privée, intérieure, individuelle qui dispenserait de la grande mutation, de la subversion radicale.
Non il faut annoncer les expropriations qui exigent le retournement du cœur de l’homme passant des réflexes du propriétaire à l’entière mise en commun.
Mais alors pourquoi le Carême ?
Il signifie classiquement, couramment, rituellement un temps de pénitence. Pensez-vous que quelqu’un puisse croire en vérité qu’il faut s’imposer une série de privations, de sacrifices, s’engager dans la voie des mortifications ?
Les mandements officiels d’Eglise disaient que, de la jeunesse à l’extrême sénescence, les fidèles devaient pratiquer une abstinence dans l’ordre culinaire. Les personnes âgées ou malades pouvaient remplacer l’abstinence par des œuvres de charité. Ainsi donc l’amour, la miséricorde, la solidarité, la simple humanité tiendraient lieu des privations de la table.
C’est une autre voix, c’est un autre accent que, prêtre du Christ, ou plus fortement, plue rigoureusement vrai, Orateur du Verbe, de la Parole faite chair du tribun Jésus, il m’est donné d’entendre et d’avoir à répercuter, à ré-inventer en Parole d’aujourd’hui, en situations d’aujourd’hui, dans la grande liturgie du Carême, des quarante jours préparatoires, prélude, ouverture de la Pâque.
Quand je proclame mon adhésion de foi au Verbe de Dieu, Dieu lui-même, je crois l’ Esprit Saint qui a parlé, qui parle toujours par les prophètes. Or, Isaïe le Prophète donne son vrai sens à tout le Carême : « Crie à pleine voix, sans prudence, sans peur. Elève la voix comme le cor, comme la trompette . Révèle à mon peuple son péché. Ils cherchent jour après jour, ils désirent connaître mes sentiers comme un peuple qui vivrait la justice sans oublier le droit de son Dieu. Ils s’informent près de moi des lois justes, ils désirent que Dieu se fasse proche. Pourquoi jeûner si tu ne le vois pas, nous mortifier si tu l’ignores ? Or, les jours de jeûne, vous traitez des affaires et vous opprimez tous vos ouvriers. Or, vous jeûnez dans la bataille et la division en frappant le pauvre à grands coups de poing. Ce ne sont pas des jeûnes comme ceux d’aujourd’hui qui feront là-haut entendre vos voix. Est-ce là un jeûne qui me plaît le jour où l’homme se mortifie ? Courber la tête comme un jonc, s’allonger sur le sac et la cendre ?
Est-ce là ce que tu appelles un jeûne, un jour agréable à l’Infini ? » Alors, fidèle aux accents que mon Eglise, mon Peuple place sur mes lèvres, j’élèverai la voix sans crainte, en surmontant toute peur. Je proclamerai que le Carême n’a rien à voir avec la pénitence-mortification. Celle-ci est bien pire que païenne. Elle est mortelle, masochiste.
Dieu ne veut pas des hommes courbés, tordus qui s’imposent des privations sans relation aucune avec l’état du monde. Dieu veut des hommes debout, des hommes, des femmes, des humains insurgés en humanité contre l’injustice. La situation ne s’est pas sensiblement modifiée depuis Isaïe le Prophète. Aux jours de jeûne, pendant le temps du Carême, l’univers religieux, les pratiquants, j’entends les fidèles à la pratique cultuelle, rituelle, traitent des affaires et frappent à grands coups de poing le pauvre. Les milieux ecclésiastiques et religieux aussi se livrent aux affaires et vivent du lien avec le capital. Les choix politiques de la grande masse des pratiquants du culte chrétien, catholique, leur ratification des arguments pires que païen, d’odieuse réalpolitik, égoïstes d’Egotisme foncier qui justifient la force de dissuasion, les associent au pillage structurel du Tiers Monde.
La non remise en question radicale des règles de commerce, des salaires, des grandes banques de crédit dans nos pays équivaut à la complicité avec l’acte institutionnalisé qui consiste à frapper le pauvre à coups de poing.
« Ne savez-vous pas, dit Dieu l’Infini, quel est le jeûne qui me plaît, ma Parole ? Rompre toutes les chaînes injustes. Détruire ce qui asservit les hommes, les femmes, les humains. Renvoyer libres les opprimés, briser toutes les servitude, tous les esclavages. Partager ton pain avec l’affamé. Héberger les pauvres sans abri. Vêtir celui que tu vois nu. Et ne pas te dérober devant ta propre chair. Alors, ta lumière poindra comme l’aurore, ta blessure sera vite cicatrisée, ta justice marchera devant toi et la Gloire de l’Infini derrière toi.
Alors si tu cries, l’Infini répondra à tes appels. Il dira : Me voici ! »
Maintenant je regarde partout et je pose la question : où en sommes-nous de ce grand programme de la charte du Jeûne selon Dieu l’Infini ? Où sont-elles les chaînes injustes que nous cherchons à rompre, que nous brisons ? Et les situations d’asservissement, de rapports d’exploitation, d’humiliation, de prostitution, de domination-sujétion par nous détruits ? Connaissez vous les opprimés au combat d’émancipation, de libération desquels nous participons ? Où se trouvent les affamés qui ont vécu avec nous le partage du pain et les sans-abris que nous avons logés et les hommes nus habillés par notre pouvoir d’aimer en impatience de réalisation ?
En Amérique Latine, en Afrique, en Asie, plus de 60 % de la population est lié par les chaînes injustes de l’oppression, du racisme, de l’ignorance calculée, voulue, entretenue, structurelle.
Avec qui mettons-nous nos efforts en commun pour briser les chaînes d’esclavage ? En Europe, en France même, avons-nous une action concertée afin de briser des situations d’injustice qui, pour être moins criantes qu’en Afrique et Amérique Latine, n’en sont pas moins réelles ? Nous condamnons l’orgueil individuel mais c’est parfois sans réserve que nous donnons notre approbation aux manifestations de l’orgueil quand il devient national
pour rivaliser avec les autres nations dans le sens de la puissance. Alors, je pèse tous mes termes : une grève générale qui paralyserait les mécanismes d’injustice, l’actuel engrenage des structures de mort du Tout marché de plus en plus mal déguisé en société, mais le voilà – foi du prophète Isaïe – le jeûne qui plaît à Dieu, le voilà le vrai Carême d’ouverture de la Pâque !
(A ce moment-là – comme si c’était après plus de vingt ans-, aujourd’hui même, j’entends fuser deux cris, l’un féminin « Menteur !» dont je connais l’auteure devenue mon amie, l’autre masculin « Salaud ! », ici je revois le visage orné d’une petite moustache noire, j’espère le rencontrer amical, fraternel avant la vie définitivement éternelle – je me suis surpris murmurer : « Mais elle porte, elle passe la rampe, la Parole de Dieu ! »
Oui, le Carême selon Dieu, consiste à jeûner, à s’abstenir de l’injustice selon toutes ses formes : sa signification révolutionnaire.
Le Carême implique la rupture avec les critères de notre société capitaliste devenant mondialement la domination de Mammon, l’impérialisme de l’argent.
Prêcher massivement le Carême, c’est éveiller, susciter sans cesse, res-susciter une action collective d’ensemble d’humanité pour paralyser les ressorts, les mobiles d’une société injuste dominée par l’argent et la puissance, le pouvoir. Je le répète afin que ce soit bien clair, qu’il n’y ait aucune équivoque, la grève générale de protestation non instinctive mais pensée contre l’injustice, l’inégalité structurelle du monde, est bien l’accomplissement du jeûne, du Carême qui plaît à Dieu, la liturgie contemporaine de la Pâque.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine, jusqu’au retournement du cœur, notre lumière ne brille pas comme l’aurore, comme le début, le prélude du monde, l’avènement de l’histoire. De l’humanité, de la création.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine, jusqu’au retournement du cœur, notre blessure demeure, n’est pas cicatrisée.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine, jusqu’au retournement du cœur, notre justice ne marche pas devant nous et la Gloire de Dieu l’Infini n’est pas derrière nous. Elle ne peut pas nous accompagner, nous envelopper, nous peupler de son rêve, créateur, libérateur.
Sans action révolutionnaire menée jusqu’à la racine, jusqu’au retournement du cœur, si nous prions, si nous crions, Dieu l’Infini ne répond pas. A nos appels , il ne dit pas me voici. C’est dans la libération des hommes, des femmes, dans tous les humains enfin devenus l’humanité que Dieu l’Infini proclame d’universelle ivresse de joie sans borne, sans frontière ni d’espace ni de temps Me voici. C’est dans l’heureuse nouvelle de l’internationale des pauvres – que dis-je l’Internationale ?- c’est dans l’heureuse nouvelle des pauvres rassemblés du fond de tous les siècles – du peuple mondial, planétaire, universel des pauvres, que l’Infini Dieu vient.


LA FOI LIBERATRICE

LE VENDREDI 29 MARS 1968

ET AU DELA

« Madame, n’êtes-vous pas gênée de vivre dans le grand luxe en plein cœur d’un pays, d’une ville où, par masses, les hommes, les femmes, les enfants meurent de faim ? »
Telle était la question que posait l’interviewer de la télévision française, voici deux ans vers la Pâque, à une femme richissime de Calcutta. « Oh ! vous savez, on s’habitue ! ».
Les questions reprennent. « Vos domestiques peuvent-ils voir leurs familles ? » Quelle est la réponse ? « Je leur donne l’autorisation de voir leurs parents à peu près tous les dix ans ». Enfin, l’ultime tentative : « Les gens à votre service mangent-ils à leur faim ? » « A leur faim, c’est beaucoup dire, mais tout de même suffisamment ». Je n’oublierai jamais l’égoïsme, la tranquille indifférence de ce beau visage féminin qui a , bien sûr, ses nombreux équivalents masculins. Il est plus éloquent que tous les chiffres pour résumer la tragédie du monde. A un homme qui demandait de l’argent en formulant la raison suprême : « Monsieur, il faut bien que je vive », Talleyrand, ancien évêque d’Autun, répondait : « Je n’en vois pas la nécessité ». Nous sommes dans un monde où l’on ne voit pas encore, où l’on ne sent pas la nécessité pour tous les humains de vivre. Davantage, les mécanismes du fonctionnement régulier de notre système contestent à des masses, à des foules humaines le droit élémentaire de vivre. Les riches, les puissants ne peuvent pas flairer, sont dans l’incapacité radicale de sentir la nécessité où sont tous les humains de vivre. Aussi la nouvelle heureuse, bonne de la vie exubérante pour les spoliés, les opprimés, les pauvres, est-elle du même coup mauvaise pour les riches. Il existe, accompagnant les béatitudes, une malédiction radicale , sans nuances, dans l’Evangile : elle ne s’adresse absolument pas aux gens sans religion, sans foi ni loi, aux athées, mais aux riches. Nous avons tort de l’interpréter comme un verdict extérieur, une condamnation morale. Quand il maudit les riches, Jésus Christ fait seulement une constatation : je n’ai jamais vu un riche heureux. Mais, me direz-vous, l’expérience du monde entier se dresse contre votre naïve affirmation. Pardonnez-moi, mais je la maintiens : c’est évident, je connais des riches satisfaits, bien pourvus, bien nantis, gavés, repus, mais heureux, jamais. Plus encore, à mesure même que le riche, le puissant obéit, s’asservit aux réflexes de la richesse, de la puissance, il devient incapable de pressentir, de soupçonner le bonheur, la joie, la béatitude. Parce que la béatitude se trouve dans ce qui ne satisfait pas mais comble à l’infini : la mise en commun, le partage, la réciprocité aimante, liante, fraternelle. Dans une forme de société qui pousse chacun à se satisfaire, il est inévitable que par foule, par masse, les hommes, les femmes, les humains soient volés. Quand nous sommes encouragés à nous satisfaire, personne n’est comblé. Je suis hanté par un film brésilien au titre terrible : « Vidas secas ». La traduction française inexacte est « Sécheresse ». En réalité, ce sont les vies pas sèches mais asséchées, les vies desséchées, les vies stériles, stérilisées, condamnées à mort dès leur naissance. C’est la multitude des vies non irriguées qui tournent court parce que ne les irriguent pas, ne les inondent pas les eaux ruisselantes d’un grand projet. Selon que nous traduisons par sécheresse ou vies asséchées, nous sommes aux prises avec deux conceptions du monde : si c’est la sécheresse, on n’y peut rien car elle représente un phénomène inévitable, une fatalité. Mais les vies non irriguées par le projet fertilisant supposent des responsabilités humaines, des carences, des fautes, un engrenage de culpabilité qu’il faut casser, briser afin que vivent, respirent les hommes et les femmes. Tranchons dans le vif. Avec tout le poids d’une expérience davantage creusée, approfondie, pensée, je vais le dire abruptement, en vérité radicalement parlée.
C’est après un peu moins de quarante ans qui ont suivi ma conférence à la Mutualité sur la foi libératrice que l’évidente réalité sociale et totale infernale aussi bien qu’explosive dans la lutte contre elle m’est apparue. Si je dis « sécheresse » pour « Vidas seccas », il n’y a que des faits, un réel objectif, une histoire objective, indépendante des volontés soit divine soit humaine ou patronale, gouvernementale. C’est comme çà, dernier mot d’absolument tout, la soumission à l’ordre du monde, qu’il vienne de la sagesse d’un Dieu maître de l’univers ou d’un déroulement anonyme de la loi souveraine des choses et des gens tels qu’ils sont. Mais, si je commence à parler des vies desséchées, asséchées, rendues sèches, alors forcément, inéluctablement, obligatoirement, il y a des responsables, il y a des coupables qui, de plus, agissent en s’appuyant sur un réseau de complicités. S’il existe des pauvres et des pauvres murés, cloisonnés, séchés, enterrés vivants dans leur pauvreté individuelle, particulière, empêchés, interdits de constituer humainement, politiquement l’international, l’universel peuple des pauvres, c’est parce qu’il y a des riches. Et non seulement des riches mais des riches qui on fini depuis très longtemps par n’être plus que des riches et même que le riche, le type, l’archétype du riche. Non pas le riche comme être singulier impossible d’ailleurs à faire exister. Mais le riche abstrait, l’abstraction du riche, l’homme de l’argent, un chéquier, un portefeuille, un coffre-fort ambulant, des actions, des capitaux, la capital qui vit à la place du vivant. L’incarnation du capital , l’incarnation de l’argent rivale de l’incarnation du verbe, de la Parole qui est Dieu. Crûment : l’existence des pauvres interdits d’avènement du peuple de tous les pauvres mais c’est la preuve criante de la culpabilité, de la férocité du riche. Les pauvres muselés, parqués dans leur pauvreté, c’est la faute au riche. Je le dis en termes si concrets que tout le monde le saisit du premier coup comme la primordiale évidence enfantine : le millionnaire d’hier, le milliardaire d’aujourd’hui, c’est le coupable de l’existence des prolétaires, des précaires . Comme les dirigeants, les puissants et, au sommet de leur hiérarchie, le tout puissant, le prince de ce monde donc le Malin, le Diable sont coupables de tous les obéissants, de tous les exécutants.
Comme le pouvoir est coupable des subordonnés, des soumis, comme le supérieur est coupable des inférieurs, comme c’est le négrier qui fait du noir le nègre, c’est le Fonds Monétaire International avec la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce qui rendent inopérante, inefficace l’Assemblée des Nations Unies dont le Conseil de Sécurité des Grands achève de paralyser les initiatives d’humanité.
Comme en Amérique Latine, la multiplication des masses humaines à l’état précaire, grégaire aggravé par les militaires, c’est la faute aux latifundiaires, ces énormes propriétaires. Ceux-ci pour asseoir leur empire ont recours aux pistoleros, les tueurs à gages.
C’est la somme des grosses fortunes qui est coupable de l’humaine cosmique criante infortune. Savez-vous à quel point de crapulerie d’immonde crétinisme d’ordre international néo-libéral social nous sommes parvenus ? Il est normal que des hommes d’état et d’affaires se rencontrent à des conférences au sommet, tandis qu’il faut, dit-on en haut lieu, interdire un rassemblement de plus de trois ou dix personnes parce qu’il risquerait de troubles l’ordre public et d’imposer la loi de la rue. Sans les riches et le pouvoir, il n’y aurait pas de pauvres isolés. Il faut donc qu’émergent les pauvres en peuple que rejoignent les anciens riches liquidateurs volontaires de leur richesse et de leur pouvoir.
Ce que je viens d’écrire, parler à partir d’un peu moins de 40 ans après la Mutualité, c’est ma première actualisation 2005-2006 de mon cri en 68. Je retrouve maintenant ma parole de l’époque.
Au Brésil, 20% des enfants qui voient le jour meurent avant d’atteindre l’âge d’un an. 50ù avant d’atteindre 5 ans. La moyenne des français meurt entre 60 et 65 ans. Au Brésil on meurt en moyenne vers 35 ans et aux alentours de la 27ème année dans le Nordeste. 2400 calories par jour sont nécessaires à une vie humaine. Le brésilien moyen dispose de 800 à 1200 calories quotidiennes, tandis que le canadien en a 3100.
Dans l’agriculture, 1,50 % des propriétaires, des latifundiaires possèdent 50 % des terres cultivées. Quand je vous disais que les riches et le pouvoir étaient coupables du pauvre ! Dans l’industrie à Sao Paulo, le salaire minimum est de 105 000 cruseiros par mois, 105 nouveaux cruseiros, puisque l’on a divisé par 1000 cette monnaie dévaluée. C’est l’équivalent de 200 nouveaux francs par mois. Or, l’état de Sao Paulo est de loin le plus prospère et le taux du salire minimum y est plus élevé. A Sao Paulo, les jeunes trouvent plus facilement du travail à bas prix mais beaucoup tombent au chômage. Des enfants par flots, par foule, viennent au monde avant ce qui devrait être là pour les accueillir : ils n’ont pas le toit, le logement, l’équipement sanitaire, l’école. Tout leur fait défaut pour leur croissance, leur marche vers leur état d’hommes responsables ; tout leur manque jusque dans la défense du droit élémentaire à la vie. Les hommes, les humains par masse ne dépassent pas l’âge du nourrisson, du tout petit d’homme, des humains par masses énormes passent leur temps à courir après ce qui aurait dû les précéder. Quand je vous disais que les riches et le pouvoir étaient les éliminateurs, les fossoyeurs des pauvres ! Je le dis et le redis : « Malheur à vous, riches ! » Ce n’est pas une condamnation morale ; c’est une terrible constatation : le riche comme riche est la cause directe, le responsable de la détresse du pauvre, celui qui empêche par instinct de conservation et d’expansion le rassemblement , la constitution humaine politique des pauvres en un seul Peuple, en force d’humanité. Le malheur du riche vient de ce qu’il n’est pas porté, incliné à donner, à mettre en commun, à partager. Au contraire, non ses sentiments, son intention morale mais la logique de sa situation qui finit par constituer ses réflexes, sa mentalité, le contraint à préserver, à défendre ce qu’il a, ce qu’il possède, à toujours davantage accumuler, à étendre au loin, à augmenter son bien. C’est dans ce sens qu’il n’y a pas, qu’il ne saurait exister, réellement parlant, évangéliquement parlant, de bons riches.
C’est dans ce sens que le système de l’argent, du profit, du capitalisme, du principe même de l’économie de marché avec son ressort, son mobile de la compétition, durcit, insensibilise les hommes, les femmes parvenus à la réussite libéralo-sociale, les remplit, les gonfle de suffisance oligarchique, élitaire, les fabrique rivaux les uns des autres jusqu’à ce que le plus fort entreprenne par libre jeu de concurrence l’élimination en parfaite légalité de ses ex-semblables. L’argent organisé, structuré, planétarisé en processus d’accumulation du capital, a ceci d’impitoyable qu’à la fois il élargit, il universalise le champ d’étroitesse, d’inculture, de bornage humain constitutif du riche et tue, nie le pauvre, l’unique principe vital d’humanité fraternelle. Il en résulte que la course aux armements, à la fabrication mondiale d’outils d’assassinat représente le point extrême criminel de la protection des biens volés par ceux qui ont et veulent avoir toujours plus . Oui, le mot n’est pas trop fort, il correspond à la réalité : les biens volés à la grande masse, au peuple des hommes, des femmes, des enfants interdits d’exister par le mouvement tyrannique de circulation exclusive du capital. François d’Assise l’avait admirablement compris, lui qui ne voulait pour ses frères de fraternité humaine divine sans frontières mais aussi cosmique d’universelle fantaisie créatrice, aucune propriété, aucune appropriation. A son évêque qui lui recommandait de ne pas exagérer, de concéder un minimum de possession, il répondait : « Seigneur évêque, si nous avons des propriétés, il nous faudra des armes pour les défendre ». Il la voyait bien François, se perfectionner la technique, la stratégie, l’idéologie, la philosophie, la théologie de tuerie du pauvre par le riche et le pouvoir.
Du côté des nantis, des privilégiés, du moins de la catégorie humaine qui peut se payer le luxe des états d’âme, voici que surgit une profession nouvelle, un métier nouveau : celui des spécialistes dont les siècles précédents n’avaient pas eu l’idée . Je les appellerai volontiers d’une dénomination provisoire, les experts de l’humain refoulé par le morcellement systématique de l’humanité. C’est l’armée innombrable, ce sont les légions de psychologues, de psychothérapeutes, de psychologues de groupe, de psychiatres, de psychanalystes. Autant de professions voici à peine un siècle ignorées, insoupçonnées. Quel est le rôle de ces hommes et de ces femmes ? Ils sont destinés à réparer les dégâts de la manière dont marche le monde. Ils essaient de corriger par une écoute des rêves, des projets avortés, les crises habituelles et aussi extrêmes, les situations paroxystiques qui résultent du fonctionnement qualifié de courant, de normal, c’est à dire d’une pathologie de la normalité, des société où nous nous trouvons. Autrement dit, l’armée des psy représente, d’authentique nécessité libératrice pourtant, un gigantesque palliatif. A partir de l’enfance tous les humains, tous les vivants souffrent irrémédiablement d’une crise de finalité en même temps que d’identité. Qui suis-je ? Voilà en quoi consiste la situation de notre temps : ce dont l’homme ou la femme adulte s’apercevait à peu près vers la quarantième année, l’adolescent aujourd’hui s’en rend compte. C’est encore peu dire : ce qui était dans l’ordre de certaines élites, le mal du siècle réservé à l’adolescence, à la jeunesse, devient maintenant le mal de l’enfant. Si vous écoutez bien, vous pressentez que la contestation fait ses premiers pas, ses débuts à l’école maternelle. Je crois qu’il s’agit de la plus grande découverte des sciences humaines : l’homme, l’humain à l’état d’enfant, le petit, même déjà dans sa vie intra utérine sent, flaire un monde tordu, une société tordue, avant même de pouvoir le formuler car les instruments de formulation sont un capital, des moyens d’adultes. C’est la raison pour laquelle commence à se dessiner une internationale des pauvres et des jeunes. La question ne fait plus de doute : pour guérir les cas extrêmes, innombrables aujourd’hui, d’hommes et de femmes détraqués par le système, il ne faut rien moins que la refonte du monde. Pour guérir les malades psychiques qui se multiplient, il est urgent de renverser la vapeur, de changer radicalement les motifs d’action, les stimulants de la vie humaine. Pour permettre aux humains de respirer, il faut opérer une conversion, mot collectif ou plutôt convivial et non individuel, particulier mais personnel, autrement dit s’orienter ensemble vers ce pourquoi nous sommes tous faits ou plutôt créés de création. Le Carême pour notre temps, c’est la logique radicale de la conversion, de l’universelle transformation de fond en comble. On ne peut réaliser une conversion, la transformation de fond en comble sans rupture, sans révolution. Une fatalité intolérable pèse sur le monde : les riches y deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les dominateurs y deviennent de plus en plus dominateurs et les dominés de plus en plus dominés. Les supérieurs y deviennent de plus en plus supérieurs et les inférieurs de plus en plus inférieurs. Les prédateurs y deviennent de plus en plus prédateurs et les proies de plus en plus proies. La masse des étudiants écoute sans broncher, sans sourciller en première année de droit, de sciences économiques, d’une scolarité prolongée dite vaguement supérieure même universitaire, la justification de l’ordre sauvage, concurrentiel à finalité monopolistique du tout Marché, qui rend les riches de plus en plus riches, le tout dans un décervelage au rythme galopant qui sécrète l’irresponsabilité massive face à l’absolutisme de la compétence professionnelle des grandes compagnies anonymes, dynastiques, incultes du fondamental de créative humanité. « Le Père pour les croyants, est-il dit, a beau nous regarder du haut de ses nuages d’Etat providence, la force des choses pour les incroyants irait-elle jusqu’à nous entraîner d’évolution d’une concurrence sans frein vers un mieux d’indépassable économie de marché, il y aura toujours des agneaux et des loups, des plumeurs et des plumés, des baiseurs et des baisés.

Nous sentons le perfectionnement croissant d’une marche à la grande concentration des capitaux, des intérêts, du pouvoir. La classe ouvrière se décompose, les syndicats de travailleurs perdent la virulence du combat des origines, et s’inclinent devant le diktat du syndicat patronal ou du moins compose avec lui. La fameuse mondialisation n’est que le masque d’une privatisation féroce qui ridiculise tout projet fraternel jusqu’à l’idée même de service public. Elle tend à dissoudre, à décimer la masse, la foule des petits, des pauvres, à l’empêcher d’être peuple par l’acte toujours calculé de la fractionner en multiples clientèles.
J’affirme que cette mondialisation d’une mise générale compétitive non pas au monde mais à l’hégémonie du Tout Marché confiscateur de toute perspective inventive, généreuse, fraternelle, fabrique en série des hommes et des femmes sans cœur, prétentieux, les nouveaux maîtres d’ordre sélectif qui ne croient qu’aux rapports de force. Le résultat ? On se résigne. Non ! C’est beaucoup plus grave, on adhère à la volonté d’un Dieu ou à la mécanique d’un déterminisme qui gouverne le monde dont la logique structurelle recrute, forme, sécrète des dirigeants toujours plus dirigeants, des exécutants, toujours plus exécutants. Mais les uns et les autres ont intégré, assimilé la liberté libérale du renard libre dans le poulailler libre. Cette éthique répugnante trouve sa forme religieuse achevée dans un Dieu fabriquant fabriqué Tout Puissant pour servir de caution, de sommet de l’ordre pyramidal des pouvoirs constitués. De ce Dieu, non pas l’Absolu mais l’Absolutiste Transcendentalisation de tous les appétits dominateurs et profiteurs, j’ai la fierté d’avoir écrit qu’il n’est pas vivant, malgré son action visible, qu’il est mort en Jésus-Christ. C’est la raison pour laquelle j’adhère à la déclaration de l’épiscopat d’Eglise qui est en France : Dieu est toujours vivant dans le Christ res-suscité. Car le Dieu dont nos évêques disent qu’il est toujours vivant dans le Christ Res-suscité, mais il est exactement, rigoureusement l’opposé, le contraire, la contradictoire absolue du faux Dieu, faux Jésus Christ. A la vérité, la faux Dieu Dominateur Tout Puissant est bien pire que mort. Il n’existe pas. Il n’a jamais existé que fabriqué par l’imagination sauvage des clercs toutes catégories profanes et sacrées qui en avaient besoin pour fonder leur pouvoir arbitraire.
Dans l’engrenage d’une société décréatrice, productrice re-productrice de foules humaines condamnées à la sous-humanité tandis que d’autres sont riches et puissants, donc inhumains par conséquent malheureux puisque satisfaits, suffisants, non comblés, l’angoisse nous gagne et surtout l’usure.
Qu’y pouvons –nous au monde tel qu’il est, le reste opiniâtrement ? Et tout nous crie que nous n’y pouvons strictement rien.
Les militants, les partisans, les apôtres, les prophètes, on les a vraiment à l’usure. Nous sommes découragés, déprimés. Nous ressemblons à jurer que c’est exactement nous, aux deux voyageurs sur n’importe quelle route du monde, qui savent que tout est perdu et qu’avant tout est piégé. Une fois de plus, on nous a eus. Ce que l’on croit l’espérance finit, se décompose en illusion vaincue. Les lendemains n’ont jamais chanté, ils ne chanteront jamais. A partir de demain, c’est toujours comme d’habitude. Impossible de vivre longtemps seul ou à deux ou même en groupe d’amis à contre courant. Et voici qu’un inconnu, le troisième homme, rejoint les deux voyageurs maintenant assurés que tout est bien fini . Il leur demande : « De quoi parliez-vous en marchant ? » Ils s’arrêtent le visage morne : « Tu es bien le seul de ceux qui séjournent à Jérusalem à ne pas avoir appris l’Evénement arrivé là-bas ces jours-ci ». « Quoi donc ? » dit le troisième homme.
« Ce qui est arrivé à Jésus le Nazaréen qui fut un prophète extraordinaire en action radicale et en Parole Unique devant Dieu l’Infini et devant tout le peuple. Comment nos grands prêtres, nos princes des prêtres et nos chefs l’ont livré au gouverneur colonial romain qui l’a condamné à mort et mis en croix, cloué au bois ». Attention ! Je me garde bien de dire comme la littéralité de la traduction du texte d’Evangile de Luc que les grands prêtres, les princes des prêtres, « nos chefs » ont condamné le prophète Jésus à mort, à la mort par crucifixion. Car tout le monde sait aujourd’hui ou du moins peut savoir que c’est faux, qu’une autorité juive n’avait pas le droit, le pouvoir de prononcer, promulguer la condamnation ou supplice de la croix. C’était là le châtiment réservé à l’auteur du crime suprême, la crime de lèse-majesté du pouvoir qui trouvait son image parfaite dans la divinité visible de César Auguste l’empereur.
Faire porter à « nos grands prêtres, à nos chefs » le poids d’acte criminel du terrible assassinat de Jésus, Parole de Dieu sans la moindre allusion au pouvoir de l’exécutif (dans tous les sens du terme) romain, c’est l’un des premiers signes dans les évangiles eux-mêmes, au pluriel et non dans la singularité de l’Evangile Bonne Nouvelle – de l’antijudaïsme théologique, de l’antisémitisme non judéo-chrétien mais chrétien tout court. Cette précision que je viens d’écrire en me la parlant comme à un tribune, n’était pas bien entendu dans ma conférence de Carême à la Mutualité . Mais elle est indispensable pour manifester le lien entre la parole, la prédication et l’aventure de pensée historique aussi bien que théologique. Nous pouvons dès lors reprendre le fil du récit des hommes de la route de Jérusalem à Emmaüs dans leur rencontre avec l’inconnu, le troisième homme. Après le « prophète Jésus a été crucifié. Et nous, nous espérons qu’il était celui qui allait enfin libérer Israël. De quoi ? mais c’est évident, de la seule libération possible. Du fardeau insupportable de l’occupation romaine impériale. Mais, disent les hommes de Jérusalem à Emmaüs, voici trois jours que ces faits ont eu lieu. Toutefois quelques femmes de notre groupe nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau et n’ayant pas trouvé le corps de Jésus, elles sont venues dire qu’elles ont eu la vision d’anges qui le déclarent vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu ». Alors, l’étranger, l’inconnu, le troisième homme entre en une de ces colères subites, déchaînées qui laisse les deux autres sans voix médusés : « Esprits lourds sans intelligence, hommes à la foi courte, cœurs lents à croire ce qu’ont annoncé, ce que parlent, déclarent les prophètes ».
Vous l’avez entendu : la foi, c’est l’intelligence et le cœur vifs. On dit volontiers de quelqu’un : il est intelligent. Mais de quoi ? Parce qu’il n’existe d’intelligence que de la réalité. Je lisais dans un roman policier : « l’événement galopant dépassait largement ses capacités raisonnantes ». La réalité de le vie est infiniment plus large, a beaucoup plus d ‘ampleur que nous ne le supposons. Il y a étonnamment plus dans le réel que le fait brut, immédiat, objectif. Au sens d’intelligence vraie, humaine, populaire de la réalité, tout le monde, vous m’entendez, tout le monde, a de quoi devenir intelligent . Tous les humains, hommes, femmes, enfants, sont doués ; l’éducation consiste à découvrir où se trouve notre génie, l’art de se donner. Le droit à la bêtise, je l’admets. Mais absolument pas le refus de tous devenir intelligents. Croire, c’est se libérer des tabous, des pré-jugés, des idées reçues, toutes faites pour entrer dans l’intelligence de la réalité. A entendre certains, on dirait que, pour croire, il faudrait être soumis, idiot. Au dire de Jésus Christ, du verbe, la foi n’est pas soumission paresseuse du crâne, de l’esprit à des choses inintelligibles, incompréhensibles, des mystères. Croire c’est adhérer à ce qu’ont annoncé, annoncent les prophètes. Où sont les prophètes aujourd’hui ? Ceux qui voient loin et profond, qui croient à des motifs nouveaux d’action des hommes au lieu de spéculer sur leurs intérêts, leur peur. Les prophètes dépassent l’immédiat pour miser sur l’avenir. Si j’adhère à ce qu’annoncent les prophètes, ces grands excessifs, ma foi est libératrice. Sinon, il ne s’agit que de la foi courte. Le monde chrétien de rites, d’habitudes, est court dans la foi. Il manque de souffle. Une étudiante découragée m’écrit : « L’Eglise c’est telle ou telle paroisse où nous allons à la messe de temps en temps et même si on y fait des efforts certains de rénovation, cela tourne court. IL reste un peuple sans élan, je devrais dire une foule et une liturgie absurde ». Oui, quelle ressemblance ! « Hommes à la foi courte, un peuple, une population, sans élan ». L’inconnu, le troisième homme poursuit : »Ne fallait-il pas »- non comme dans la plate traduction habituelle- « que le Christ souffrit, endurât des souffrances », ce qui implique un Christ passif, doloriste, mais que « Jésus le Messie fut passionné au point d’endurer la passion universelle, qu’il vécut la passion jusqu’au bout jusqu’à n’être plus qu’Amour d’amitié de compassion infinie d’absolument tout le monde, pour entrer dans la gloire ? La passion ne signifie pas souffrir et mourir mais aimer d’une passion telle qu’on va jusqu’à pâtir, jusqu’à partager la vie et la mort de tous. La passion de tous les hommes , de toutes les femmes, de tous les humains en humanité, la passion de tous les vivants et de tous les morts en création, c’est Dieu.
Quand on aime quelqu’un, il est normal, logique de lui dire : « Je voudrais donner ma vie pour toi ». Mais la seule réponse toute simple, c’est : « Eh bien ! donne-là ». Nous avons confondu, nous confondons toujours le don de la vie avec le don de l’acte par lequel on meurt. Le Fils de l’homme ne donne pas son dernier souffle mais tout son souffle. Ici, forts de notre travail d’élucidation, nous actualisons l’histoire selon l’Evangile de Luc des deux voyageurs sur la route de Jérusalem à Emmaüs : « Et commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur expliqua dans les Ecritures ce qui le concernait lui, mais lui le non reconnu. Ah çà non ! par exemple. L’inconnu, le troisième homme n’a rien expliqué du tout à ses deux compagnons de voyage de Jérusalem vers Emmaüs. Contrairement à la traduction des missels et aussi de la TOB, traduction œcuménique de la Bible, le troisième homme, dans le texte grec diermeneusen, leur interpréta tout au long des Ecritures ce qui le concernait. Je n’hésite pas à dire que presque tout le mal vient de là : on a remplacé par un christianisme, un catholicisme didactique, de catéchisme, lourdement explicatif l’interprétation scénique, théâtrale de l ‘ Heureuse Nouvelle du Prenier-né des res-susctiés. Ceci je ne l’ai pas dit matériellement parlant dans ma deuxième conférence à la Mutualité le 29 mars 1968, tel que je l’écris maintenant. Mais si c’était implicite, il est nécessaire que je l’explicite aujourd »hui de toute la force d’orchestration créatrice du même verbe contemporain. « Dermeneusen » c’est il « interpréta »d’où vient le mot « herméneutique » , science et art de l’interprétation. Sur la route de Jérusalem à Emmaüs, la Parole faite homme, humaine, d’humanité, non reconnue de ses disciples parce que çà vous change un homme de fond en comble d’avoir été passé par les armes, Jésus donc a interprété, joué, mimé le rôle de Moïse et de tous les prophètes jusqu’à lui-même inclusivement. Il a interprété, joué, mimé, chanté en millier de scénarios en innombrables gags toute l’histoire humaine. Oui, la légende, l’aventure des siècles interprétée ré-inventée, innovée, recréée en marchant, Verbe en personne tout fraîchement sorti de la tombe, libéré de la mort !Par bonheur on n’a pas pu fixer en un texte, en un écrit , cette improvisation fantastique de la parole faite chair justement pour ne rester ni un mot en l’air ni un vieux manuscrit relié « in folio » avant d’aller moisir aux archives. Si on l’avait fait, on l’aurait lu par fragments à la messe entre les deux saluts face au pupitre. Vous devinez la suite : l’écrit soumis aux analyses littéraires , au pire, de ce qui attend l’œuvre géniale expressive : le commentaire plat définitivement sénilisant terminé par le bisou sacré du Livre mort. Il suffit alors d’imaginer la suite, le théâtre du Globe, le théâtre total. Et tous les acteurs, toutes les actrices du monde me comprennent. Et plus largement et universellement de singularité infinie tous les vivants et tous les morts au sens où il n’y en a pas un seul, une seule qui ne soit un étonnant potentiel de théâtre, de tribune du peuple, du monde.
Mais j’y songe, interpréter un rôle c’est aller beaucoup plus loin que l’interprétation. Interpréter un rôle, c’est l’incarner. Dès lors, poursuivons, bondissons, creusons, défrichons jusqu’à trouver la racine. Incarner un rôle, l’avoir dans la peau, c’est identiquement le créer. D’une création foisonnante qui casse les faux rythmes, vulgaires, couacs de le production, de la consommation, de la domination, de la sujétion, de la commercialisation, de la mercantilisation, de la militarisation, de la putanisation. Sur la route de Jérusalem à Emmaüs, a éclaté le refus de tout ce qui n’est pas la création. L’unique bouleversement du théâtre, de la musique symphonique, de la liturgie démesurée, humano-divine, de la vie. L’acteur vrai c’est, du mouvement même dont il joue, re-présente, rend présent, l’acteur auteur, l’auteur acteur, de son œuvre, donc en refus permanent du pouvoir sur sa réalisation, le créateur donné sans réserve à sa création. Par conséquent, ne disons plus jamais l’incarnation ensuite la passion, encore moins ce méchant mot de rédemption, enfin rien qu’après la mort, la résurrection mais disons, parlons, interprétons, incarnons, créons, l’amour passion passionné, non passionnel puisqu’il est suscitant, res-suscitant de l’Auteur acteur créateur contagieux d’innombrables autres lui-même d’infinie géniale commune création en son Verbe libérateur.
La puissance créatrice est bien là pour mettre en scène et au monde le théâtre d’énergie d’universelle sympathie d’un rebondissement de l’histoire du voyage de Jérusalem à Emmaüs. Pourquoi commencer par Moïse ? Parce que Moïse devenu grand sortit vers ses frères. La sortie de soi vers ses frères, c’est la maturité qui ne perd rien du grand enthousiasme de la jeunesse. De la naïveté des inépuisables horizons de l’enfance elle s’opère avec rigueur dans le refus de la moindre concession à la caricature du réel, le réalisme avec son expression immonde, la Realpolitik, dont l’approche codifiée demeure la diplomatie. J’en ai tant vu qui, faute d’une sortie vers le peuple des autres devenus leurs frères, se décomposaient marécageusement dans le pire du pire : vieillir sans mûrir.
Donc Moïse devenu grand sortit vers ses frères. Et non pas ses frères de nation, encore moins de race, d’un territoire ethnique d’idéologie nationale. Non, Moïse c’est l’homme qui n’a pour patrie que la masse, la foule, le peuple des hommes, des femmes, des enfants sans nation, sans patrie.
Il faut reprendre inlassablement creuser, approfondir l’immense question : pourquoi commencer par Moïse ?
Parce que le Verbe, la Parole suscitante, res-suscitante nous renvoie à la nécessité d’une résistance, d’une libération. Non pas dans l’ordre écrit mais dans l’Evénement parlé, la Bible ne s’ouvre jamais sur la Genèse, la création au sens traditionnaliste mais son ouverture a lieu sur l’histoire du plus opprimé, du plus écrasé, d’esclavagisation de tous les peuples réduits en servitude condamnés à l’anéantissement d’être né brun foncé noir, d’avoir été conçu sans l’autorisation de la race supérieure, d’intégrale occidentale pureté blanche. Ce peuple synthèse, raccourci de l’oppression, de l’humiliation subie, infligée, prophétise, symbolise toutes les masses humaines que l’ordre directorial hégémonique veut réduire à rien, étouffer, empêcher d’exister. C’est le continuel problème de l’immigration tel qu’il s’exprime par la voix de Pharaon : « Voici que le peuple des enfants d’Israël par son nombre et sa puissance devient un danger pour nous . Prenons donc à son endroit d’habiles mesures pour l’empêcher de s’accroître. Sinon, en cas de guerre, il grossirait le nombre de nos ennemis. Il combattrait contre nous pour , ensuite, sortir du pays ». Vous trouvez ce raisonnement au livre de l’Exode. Dieu l’Infini se manifeste, se révèle non sous les traits du Tout-puissant, Super Despote mais comme le partisan, l’animateur, l’éveilleur du maquis des peuples opprimés. Ecoutons sa Parole qui se déploie en processus, en histoire de la libération : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple. J’ai ouvert l’oreille à la clameur que lui arrachent ses surveillants, ses bourreaux. Je connais es angoisses. Je suis résolu à entreprendre, à réaliser sa libération. J’ai décidé, je décide, d’une volonté ferme, de la libérer des griffes de ses tyrans et de le faire monter vers un pays plantureux où ruissellent lait et miel ». (Exode III-7) Nous reconnaissons celui qui ne veut pas que les vies humaines de tous les hommes, de toutes les femmes soient des « Vidas seccas ». Au cours des siècles, on a déraciné l’incarnation de l’Homme-Dieu. On a déraciné Jésus Christ. Il faut montrer d’urgence qu’il n’est pas le Fils de l’Etre suprême, de la vieille fatalité, de l’Empereur des mondes, du Jupiter, du Zeus hâtivement badigeonné de couleurs chrétiennes qui, à peine grattées, laissent apparaître le visage du vieux monarque dominateur, oppresseur, écraseur, ennemi mortel des hommes. Jésus Christ est au contraire le Fils Verbe, Parole donnée du libérateur des peuples piétinés.
La conscience de l’injustice du sort des hommes, des humains devenue intolérable, voilà Dieu. Cette conscience n’est pas une abstraction, elle est la Personne toute liante et
dé-chaînante, la relation universelle et singulière par excellence, elle est quelqu’un sans compromis avec la force des choses. La conscience lucide du destin des hommes, des humains devenu intolérable, injustifiable, voilà Dieu.
Pourquoi commencer par Moïse ? Parce que Moïse devenu grand sortit vers ses frères. Moïse c’est l’homme qui n’a pour patrie que la patrie des hommes, des femmes sans patrie. Moïse, c’est l’homme qui ressent pour n’en jamais guérir la brûlure de l’injustice. Dieu l’Infini demande à Moïse de s’en remettre à lui pour la totalité, la radicalité de la libération du peuple. Nous ne devons pas nous en tenir à notre propre conception d’expérience limitée, particulière, de l’injustice. Il faut toujours aller plus loin et plus profond. Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon et pour faire sortir le peuple prophétique, les Juifs, de la servitude ? » « Je serai avec toi , répondit Dieu ; la Justice vivante et voilà le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir mon peuple de la maison de servitude vous célébrerez Dieu l’infini d’un esprit et d’un cœur libres sur cette montagne ». Le signe suivra et donc ne précédera pas l’accomplissement du projet de Dieu en Acte radical de libération.
Dieu ne veut pas d’un culte, d’une prière séparés des conditions historiques de l’existence humaine. Quand tu auras fait sortir mon peuple, quand tu l’auras d »livré, libéré, alors vous célébrerez la grande symphonie, la liturgie du Dieu libérateur sur cette montagne où je me suis manifesté Buisson Ardent ne retombant jamais en cendres de raison d’Etat. Vous me célébrerez après la sortie du peuple de la maison d’esclavage. Pas avant. Quand tu auras libéré mon peuple, pas avant. Quand tu seras tendu vers le projet libérateur de mon peuple jusqu’à sa libération totale. Pas avant. La Parole de l’exode prophétise, anticipe celle du Verbe : « Quand tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens d’un grief que ton frère a contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère ». Il ne s’agit absolument pas de supprimer l’offrande, d’abolir la célébration, la liturgie mais de la faire précéder de toutes les réconciliations, des liens renoués, resserrés. Il nous faut une liturgie expressive de la totalité, de la radicalité des réconciliations humaines, de la transformation des rapports inter-personnels, sociaux en autant de liens d’amour d’amitié mutuelle d’inépuisable cordialisante fraternisation. Dans la vérité d’accord du signe et du signifié par rejet de tous le simulacres : on n’a pas le droit de célébrer la partage du pain dans un monde qui le stocké. Dans une société qui rend les favoris de la course à l’accumulation du capital de plus en plus gonflés des titres d’un cumul obscène et les pauvres de plus en plus appauvris, on n’a pas le droit de faire le geste sacramentel menteur de la mise en commun. Surtout par une vie financièrement prisonnière de la mise à part, de l’accaparement, du monopole.
La foi est adhésion du cœur, des actes, de tout le comportement au projet libérateur qui s’identifie avec Dieu l’Infini lui-même.
La religion, les rites, prières, le culte, les messes vides d’Heureuse Nouvelle et qui ne font pas corps avec la lutte pour la joie des hommes, des femmes, des enfants, des vivants et des morts est conservatrice. La foi est libératrice.
Sans participation au combat des pauvres pour leur libération et celle des riches à pleinement arracher au poids écrasant de leur richesse, on ne comprend rien à Jésus Christ. C’est la rupture avec l’argent ; les privilèges, les notables, avec le pouvoir, c’est la libération de tous les humains jusqu’aux racines ultimes, intérieures de leur asservissement qui conduit au Christ Jésus d’humanité totale. C’est la rupture sur tous les fronts avec l’ordre inexistant d’inégalité, d’injustice qui constitue la Pâque , le passage de la servitude à la libération jusqu’au passage de la mort à la vie, de la vie mortelle à la vie sans fin. La mort y passer, d’accord, y rester , jamais !


LA REVOLUTION JUSQU'A L’UNIVERSELLE RESURRECTION

Vendredi 3 avril 1968

TRIBUNE TREMPLIN DU MONDE A-VENIR

« Les chefs d’Etat, des nations, oppriment leurs peuples ».
Je ne connais pas une seule parole qui conteste le pouvoir aussi radicalement que celle-là. Il en va de ce simple mot comme de tout ce qui a trait à l’argent. Nous n’y découvrons pas le moindre jugement de valeur. C’est un fait, c’est une réalité que peut discerner l’œil le moins exercé. Le pouvoir corrompt celui qui le détient parce que la puissance aveugle : « Ceux qui président aux destinées des nations écrasent les hommes, les humains, les tiennent sous leurs pieds, en font leurs sujets ; « la Parole que je viens d’articuler, à laquelle je me réfère, est du Verbe, elle ne peut être que de lui. Il ne m’apporte rien qui me serait extérieur. Il me révèle à moi, homme, femme , humain l’ampleur, l’envergure insoupçonnée, insoupçonnable de ce que je suis. Voilà pourquoi je considère comme le fondement omis par tous les systèmes, de l’éducation vraie : le fait d’apprendre à parler avec rigueur. J’ai à faire de ma vie l’apprentissage du grand acte d’allègrement, passionnément, librement prendre la parole de toute mon âme, de toute mon intelligence, de tout mon cœur, de toutes mes forces, de toute ma verve déchaînée, pour qu’elle soit prise ainsi et avec davantage encore de puissance d’indignation contre l’injustice, le mensonge, par tout le monde. Si je prends tous les mots au sérieux…mais voyons que suis-je en train de dire là ? Il ne faut rien prendre au sérieux, encore moins au tragique – rien, surtout pas moi- mais c’est pour tout prendre à cœur, d’abord la singularité infinie des autres, de tous les autres et après enfin, moi ou plutôt je dans ce qu’il a d’infiniment, d’universellement singulier libéré du poids écrasant de moi, rien que moi. Si donc si je prends tous les mots non pas au sérieux mais à cœur et à cœur pensant d’imagination créatrice cordiale sans frontières ni d’espace ni de temps et accompagné d’un travail de mémoire ininterrompu, si je ne parle pas à le légère pas plus qu’à la gravité frivole de toute la pesanteur académique cosmique d’ennui officiel, mortel, c’est parce que je crois, parce que j’adhère au Verbe, parce que j’ai Foi dans le Verbe dont un jeune ami m’a dit qu’il est la Parole chargée de sens. Je n’ai plus qu’à préciser, expliciter,
Actualiser : la Parole chargée du Sens de tout.
Si je prends tous les mots à leur juste poids de pensée universellement aimante, liante, c’est parce que j’ai le Verbe, la passion du Verbe chevillée au corps. Si je donne toute ma vie à la Parole, c’est parce que je suis croyant du Verbe, adhérent au Verbe. C’est parce que je suis croyant, pratiquant, partisan, militant du Verbe. C’est parce que le Verbe a tant de force, de vitalité, d’enthousiasme fou créateur libérateur qu’il lui est intolérable d’être pris pour un mot en l’air, qu’il s’incarne, qu’il se fait chair, matière même qu’il prend corps dans l’histoire d’aujourd’hui jusqu’à ce qu’elle devienne l’Evènement de toujours, puisqu’à l’évidence non pas crevant mais ouvrant les yeux de tous, il n’y a qu’un événement, l’événement unique n’ayant rien de religieux au sens d’objet de foi réservé à la catégorie des croyants qui ont le foi en chasse gardée, en propriété privée. Et cet Evénement discernable au fait qu’il opère la rupture avec le chaos pré-historique du mélange moderne de caserne et de jungle pour l’entrée dans l’histoire consciente, c’est la Pâque. Le passage à la fois de la servitude à la libération et de la mort à la vie. Le Verbe incarné, Jésus Christ, le Fils de l’Homme né de la femme fait remarquer constamment et ceci jusqu’à la veille de sa mort sur la croix comme esclave révolté, que le pouvoir est un phénomène d’oppression. Ecoutons-le dans l’évangile de Mathieu Jésus le tribun, le subversif radical : « Vous le savez, les chefs des nations tiennent les peuples sous leur pouvoir et les grands sous leur domination » (Mathieu XX v.25)
Je pourrais évoquer ici Luc et jean. Mais une seule prédication même avec trois conférences de Carême ne peut tout dire de l’inépuisable Pâque. D’autant plus que les Evangiles écrits sont loin de raconter la totalité des paroles et des actes de Jésus. Je m’en tiendrai d’abord à Marc. Celui-ci ne mentionne pas seulement les titulaires du pouvoir, les hommes qui, de fait, ont le pouvoir . « Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations ». Ils ne sont pas en réalité les chefs, les rois, les dirigeants. On les regarde comme tels. On a pris l’habitude séculaire de les regarder comme des souverains , comme disposant du droit de commander, dominer les autres, leurs semblables, leurs égaux faits ainsi leurs sujets, leurs subordonnés. La pouvoir par conséquent est un phénomène de crédulité. Le pouvoir n’existe que dans la mesure où un nombre suffisamment important d’hommes, de femmes se montrent crédules, ont pris le pli, le réflexe, l’habitude collective de la crédulité à son égard. Et la crédulité, ce n’est pas du tout la foi. Les crédules du pouvoir ne peuvent pas être les croyants du Verbe. Les croyants, les partisans pratiquants du Verbe sont obligatoirement les incrédules, les agnostiques, les athées du pouvoir. Ceux donc que l’on regarde comme les chefs des nations les tiennent les nations avec leurs peuples par là domestiqués, sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Eh bien ! il n’en est pas ainsi parmi vous. (Marc X 42)
Pour le coup, Jésus le Fils de L’homme né de la femme, ne mâche pas ses mots. Il n’arrondit pas les angles, non, il les rend aigus. Il choisit l’angle le plus aigu. Jésus ne dit pas : il ne doit pas en être ainsi parmi vous selon les pratiques de supériorat et d’obéissance, les habitudes disciplinaires propres à toute société humaine qui se respecte et veut durer. Non, c’est beaucoup plus âpre, direct. Voyez, constatez. Où que vous portiez votre regard, les uns commandent et les autres exécutent. Pas de çà chez vous. « Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous ». (Marc X 43-44). On ne peut plus clair ! Impossible de tirer d’une telle parole la nécessité, l’utilité d’une cour, d’un roi, d’un gouverneur, d’un président directeur général, d’un empereur ou même d’un souverain fut-il pontife. Au regard du Verbe, aucun pouvoir n’a le droit d’exister. Il suffit d’observer autour de nous, en nous, la force d’une pente à la puissance pour voir que tout est loin d’être réglé dans les sociétés où l’on passe de l’appropriation privée à l’appropriation collective des biens de production. Le passage dont je parle représente peut-être une condition nécessaire mais non suffisante, de l’affranchissement des hommes et des femmes. Il n’entre absolument pas dans mon propos de prendre appui sur les failles, les limites, voire les échecs d’un système révolutionnaire, pour placer le motif irremplaçable de ma foi. Les hommes d’Eglise, au cours des âges, ont par trop mondanisé, monarchisé, dynastisé, impérialisé, absolutisé l’autorité pour qu’ils soient en droit de faire grief aux autres du caractère oppressif de leur pouvoir.
Il n’empêche que les premiers révolutionnaires socialistes ont trop cru qu’il suffisait d’un changement de conditions économiques, même avec action sur les phénomènes idéologiques et religieux, pour faire surgir un type d’homme nouveau. Du même coup, ils ont dogmatisé, ils ne sont pas allés jusqu’au bout du socialisme et de la révolution. Si je me laisse aller à moi-même, moi, homme, je suis, je reste un animal hiérarchique, un instinctif de la sélection, de la compétition, de la séduction qui est capable pour peu que les circonstances le favorisent, de se muer en machine, en bête à pouvoir. Livrés à nous-mêmes, nous ne concevons pas nos rapports autrement qu’en termes de domination et de sujétion. Dès là que deux êtres, deux vivants se trouvent en présence, aux prises, il s’agirait de savoir quel est celui qui commande et quel est celui qui se soumet, qui exécute. Combien de fois des ménages, des couples m’ont-ils dit qu’en cas de divergence, il fallait bien que l’un des deux prenne la décision, l’autre n’ayant qu’à s’incliner. Nous n’admettons de fait que des rapports de force même camouflés en influence, désir, volonté de bien, religion et morale, voire d’utilité, d’efficacité d’action révolutionnaire. A l’instant où Jésus-Christ observe, constate le caractère d’oppression de tout pouvoir, il casse, du moins dans son principe, pas encore dans son déroulement, dans son processus, l’instinct hiérarchique, l’instinct de conservation, l’instinct de mort. Tous ceux qui détiennent une parcelle d’autorité ne s’imaginant pas autrement qu’en style de puissance. Camus a écrit profondément dans « La chute » que « Dominer c’est respirer ».
Dans ce sens, le vocable de « hiérarchie » appliqué aux évêques m’apparaît païen et, du pire des paganismes, romain pagano-chrétien. C’est mon respect évangélique de l’épiscopat qui me pousse à ne pas lui faire l’injure de le traiter de hiérarchie. La seule parole qui corresponde à la vérité ne peut être que celle de succession apostolique…Et encore ! parce qu’il y a toujours, alors que le ciel et la terre passeront et, à plus forte raison, les institutions civiles comme cléricales, la Parole qui ne passera pas, qui donnera sans fin sa forme expressive de radicalité à l’exigence du service gratuit infini : « Ceux qu’on regarde comme les chefs des nations dominent leurs peuples. Pour vous pas question mais le contraire absolu : celui qui veut être le plus grand parmi vous qu’il soit le serviteur des autres. Et le désireux du premier rang qu’il devienne l’esclave de tous ». Donc, à aucun prix une succession de pouvoir mais l’héritage d’une condition d’esclave volontaire. La Parole reste en travers de la gorge des prélats du Primat de tous les supériorats.
L’honneur des évêques de l’Eglise Catholique, de son vrai nom l’Assemblée Universelle, vient de ce qu’ils sont consacrés, mieux, reçoivent l’onction d’indomptable prophète pour succéder collégialement aux apôtres dont le « primus inter pares », le premier parmi ses pairs, c’est à dire d’après l’Evangile, l’heureuse nouvelle, est le dernier de tous, le serviteur de tous, le serviteur des serviteurs de Dieu, lui-même donné à la création en service volontaire de tous. La tâche fondamentale des évêques réside dans l’éveil au rejet de la conception mondaine, courante, habituelle du pouvoir pour l’apprentissage par tous les hommes, toutes les femmes, de l’art humano-divin du service. Et du service gratuit. De celui qui, contrairement au tout marché moderne ultra libéral de façon chaque fois plus grossière déguisé en société, ne se fait jamais payer pas plus qu’il ne vend et n’achète puisque, ma Parole, dit l’infini Dieu, « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Mais si tous ces titres de serviteurs devaient rester des mots en l’air de pure théorie contredits par une pratique du pouvoir et du pire des pouvoirs,le pouvoir sacré, alors qu’ils retournent au livre de comptes du prince de ce monde, qu’ils aillent au diable !
Face aux multiples dérives notionnelles ou pragmatiques, je crois le Verbe fait chair Jésus-Christ parce que personne même pas son Eglise par qui néanmoins je l’ai connu , n’a pu me l’apprendre, parce que l’idée ne m’en était pas venue, parce qu’elle n’est pas montée au cœur de l’homme, parce qu’il modifie à la racine la nature même du pouvoir.


Il n’est pas suffisant pour modifier l’exercice de l’autorité d’en changer les titulaires ; sinon, les opprimés d’hier se muent en oppresseurs d’aujourd’hui et de demain. Je suis impressionné par la rapidité avec laquelle les persécutés deviennent persécuteurs. L’Eglise des premiers siècles en est d’un exemple saisissant. Mais quand il s’agit d’un pouvoir révolutionnaire, la masse des petits, des pauvres, est souvent trahie par ceux qui la re-présentent au pouvoir foncièrement inchangé. La revanche est naturelle et terriblement instructive. Si la problème du pouvoir se concentrait tout entier dans celui qui l’exerce, dans le chef, la tâche serait très facile. Tout se limiterait à l’art de détrôner le chef. Mais en même temps que le pouvoir et l’autorité résident dans ceux qui les détiennent, ils existent dans la foule de ceux qui subissent, entendent continuer à les subir et même à les manier tels quels quand viendra leur tour de les prendre. Tant l’acte de gouverner demeure dans son essence le fait du prince. En vérité nous manquons majoritairement d’imagination. Nous sommes incapables de nous représenter, de rêver-penser, de penser rêver réaliser une autre forme d’existence que celle qui est multiséculairement pratiquée. Nous n’imaginons pas d’autres styles de liens, d’autres rapports que le rapport hiérarchique. L’instinct de puissance du chef se légitime par la paresse des sujets ; car il est infiniment plus facile d’être sujets que citoyens, il faut beaucoup moins d’effort pour se soumettre que pour participer. Jésus Christ nous fait peur parce qu’il va jusqu’à la racine des exigences non soupçonnées, non soupçonnables de l’Impossible fait homme, fait humain . Mais c’est justement çà, c’est très exactement çà le Verbe Dieu, Dieu le Verbe, la force créatrice de libération, le Créateur qui se fait homme, humain pour que tout l’homme, tout l’humain devienne créateur. Elle se situe précisément ici notre peur face à Jésus-Christ. Elle vient de l’invitation au changement sans limite, sans borne et qui ne laisse rien à l’état inchangé. La révolution permanente.
Il ne faut pas plus d’une réflexion de dix minutes pour le saisir : une révolution qui n’est pas permanente finira toujours par devenir conservatrice. Et d’une conservation plus féroce dans son changement révolutionnaire saisonnier que si elle était restée conservatrice à l’état pur. C’est le Verbe, la Parole incarnée qui nous donne à comprendre, réaliser le mot prodigieux du philosophe pré-socratique Héraclite : il n’y a de permanent que le changement. J’ai cru longtemps que notre principal obstacle était la paresse. Non, c’est la peur, la peur fille-mère de la paresse, du confort de l’inertie, du fixisme fondamental. Mais pourquoi donc avons-nous peur à ce point de changer alors que la Foi, l’adhésion de Foi-confiance en Jésus-Christ est invitation au changement jugé excessif par les clans de la modération et les clercs du raisonnable ? Ivan Illich a pu définir la liturgie et au cœur de celle-ci, les premiers pas d’une fraternité cordiale nouée dans le Corps et le Sang signes sensibles efficaces de la Parole donnée à tous, comme l’enthousiaste célébration du changement.
C’est maintenant à partir de la célébration du changement de la Pâque représentée par le don Total du verbe incarné Jésus que retentit la question des questions : pourquoi tenons-nous au maintien, à la conservation de l’ordre ancien, du vieux ? C’est l’opposé, le contraire de la Foi en Jésus Christ . Un chrétien conservateur, c’et un monstre et un monstre ordinaire, courant, une caricature, un blasphème monté sur pattes.
A la vérité, sans la moindre contestation du moule héréditaire même chrétien dans lequel on nous a fabriqués malgré quelques différences de surface, nous sommes, nous restons tous les mêmes : nous voulons bien – mais c’est une velléité, un pieux désir, un vœu pieux- naître à une vie nouvelle,, mais sans faire les frais de la mort à la vie ancienne, au vieil homme, à la vieille femme, au vieil humain, à la vie qui fait semblant d’être la vie alors qu’elle est seulement la vie mortelle…d’ennui mortel. Je ne résiste pas au plaisir d’ajouter maintenant le mot que j’ignorais en mars et Mai 68. Il est de Martin Luther : « Bien sûr, le vieil homme est noyé dans les eaux du baptême, mais il nage rudement bien, le bougre ! » Je vais donc proclamer une vérité enfantine, la simplicité absolue : pour naître à la vie toute neuve, renouvelée, il est indispensable de mourir à la vie ancienne, à la vie sénile, à la vie déjà morte. Comme pour le sens révolutionnaire du Carême, je pèse bien mes termes, tous mes mots parce que je crois au Verbe, j’adhère à la Parole incarnée : la condition d’une révolution qui ne tourne pas court, qui ne perde pas son souffle, son élan, qui soit permanente, totalisante, je dirai plutôt aujourd’hui radicalisante, allant jusqu’à la racine, c’est la Foi, non pas la foi religieuse, déiste en un être suprême, un potentat, mais la foi en la transformation de l’homme, de la femme, de tout humain en la globalité, la radicalité de lui-même, c’est-à-dire sa manifestation, sa révélation en son principe d’humanité, sa réalisation fraternelle, Jésus Christ, la Verbe fait chair. « Celui qui ne croit pas en l’homme, tout homme capable d’une forme supérieure de vie et de comportement n’est pas un révolutionnaire ». La phrase que je viens de citer a pour auteur Fidel Castro. J’ai conscience d’affirmer la même vérité mais en la portant au paroxysme de son existence : « Celui qui ne croit pas l’homme, tout homme, toute femme , tout humain, tout vivant et même tout mort capable d’ampleur universelle et singulière de la vie sans limite, du comportement d’amitié neuve, créatrice, n’est pas un croyant du Verbe Orateur à plein temps exécuté, crucifié par les corps constitués suscitant res-suscité ».
« Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent sur elles se font appeler Bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous, le Maître qui enseigne, de l’autorité du magistère, se fasse le disciple, le plus jeune et que celui qui commande devienne celui qui sert, le serviteur ». Jusqu’ici sur le problème du pouvoir, je vous avais cité Mathieu et Marc. Aujourd’hui, je proclame la version de Luc (ch XXII 25-26). Quelque soit sa formulation parvenue jusqu’à nous, je crois Jésus Christ parce qu’il pose l’exigence à l’œuvre dans l’histoire d’une refonte radicale des deux forces d’oppression : l’enseignement et le pouvoir. Le pouvoir sous toutes ses formes, politique, religieux, spirituel.
Je signale l’erreur qui consiste à profondément affadir l’Evangile , la Bonne Nouvelle jusqu’à la dégrader en enseignement religieux. Les universitaires même catholiques osent à peine parler d’une réforme de l’enseignement dans le sens des possibilités d’accès du paysan, du cultivateur, de la classe ouvrière, du prolétariat à l’université maintenu telle qu’elle est. Disons le avec force : c’est insuffisant, encore que ce ne soit même pas réalisé. Les mouvements d’étudiants, de jeunes en Espagne, en Italie, par l’organisation de contre-cours, en France, témoignent d’une admirable force de contestation. Rappelons à ce sujet ou proclamons pour la première fois que contester au sens primordial, étymologique, veut dire, signifie être témoins ensemble de l’événement. De fait, en réalité l’enseignement et le pouvoir aveuglent. Chefs et pédagogues, professeurs ne voient les enfants, les jeunes gens, les jeunes filles, les hommes, les femmes qu’en forme de sujets et d’enseignés, d’élèves que l’on ne regarde même pas dans la vérité du mot : des vivants candidats multiples au foisonnement de la vie que l’on aide à s’élever au dessus de tous les miasmes écœurants du pouvoir et du Tout Marché. Quel programme, quelle charte qu’il suffit d’énoncer pour voir qu’en est appliqué rigoureusement le contraire ! L’abbé Pierre avait raison de s’écrier que la puissance aveugle et que l’extrême misère rend muet.
Nous n’avons pas encore digéré la révolution de 1789, la révolution d’octobre 1917 nous fait toujours trembler alors que Jésus christ, le Fils de l’’Homme que l’on essaie en vain d’édulcorer, d’atténuer, nous révèle l’urgence d’une révolution culturelle. Pour éviter le risque de confusion avec le phénomène chinois des années maoïstes je dis aujourd’hui : la nécessité d’incarner le Verbe, de faire prendre corps à la Parole universellement créatrice, libératrice, implique l’acte de réaliser en histoire, aventure d’humanité, une révolution de la culture, des rapports humains, des structures mentales et sociales passant du pouvoir, du profit à l’amour mutuel fraternel.
Car Jésus christ change la nature même du pouvoir. La monstruosité du pouvoir tel qu’il s’exerce jusque dans l’Eglise en tant que société tient au fait qu’il ne conduit qu’à lui-même. On commande pour commander. Nous disons volontiers : le pouvoir, le métier politique, c’est l’art de mener les hommes. Je dis ingénûment : les mener…où ? Mener pour mener, c’est contre nature. Dire le mot pouvoir signifie appeler un complément . Pouvoir quoi ? Faire autre chose que le pouvoir. Je crois Jésus Christ parce qu’il donne à Pouvoir tout son sens de Verbe qui n’a pas fini d’affoler, de coaliser contre lui tous les pouvoirs. IL innove une seigneurie universelle donc de tous, sans précédent.
« A votre avis, quel est le plus important, celui qui est assis à table et qui se fait servir ou le domestique qui sert ? » Bien sûr, c’est le bon sens : »Le plus important c’est celui qui se fait servir ». Mais alors comment expliquez-vous ceci ? « Moi, vous m’appelez Maître, Seigneur . Vous avez raison parce que je le suis, pourtant je ne suis pas celui que l’on sert. Je suis votre domestique, celui qui vous sert ». C’est à n’y rien comprendre. J’y laisse toutes mes idées qui n’étaient que des préjugés. Je ne sais quel est le plaisantin qui a dit qu’il était très dangereux d’arracher leurs préjugés à ceux qui n’ont pas d’idées. Jésus Christ change la nature du pouvoir. Le Pape Paul VI actualisait l’exigence radicale du Christ Jésus en proclamant à l’assemblée des Nations Unies les conditions élémentaires de la paix : « Jamais plus la guerre ! Que jamais personne ne soit supérieur à un autre ! Jamais l’un au dessus de l’autre ! » Jésus Christ fait basculer le pouvoir, Jésus Christ est l’auteur d’un renversement total du pouvoir qui passe, d’infini de la Pâque, de la domination à la cordialisation, à la fraternisation. Jésus Christ proclame que tous les hommes, toutes les femmes, tous les humains sont capables de tout pouvoir, c’est à dire qu’ils peuvent et doivent aller jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême de leurs possibilités, jusqu’à l’humanité.
Les révolutions historiques déséspèrement sectorielles, partielles et donc très vite récupérées par l’optique conservatrice du pouvoir, n’en finiront pas de traduire dans la suite des temps une exigence radicale. Du même coup, le Verbe, la Parole faite chair Jésus Christ, c’est le changement absolu, la conversion de tous les rapports humains depuis le lien de l’homme et de la femme jusqu’à l’avènement de la communauté plus qu’internationale, universelle.
Depuis très longtemps, régnait une ségrégation entre garçons et filles. Les éducations cloisonnées sécrétaient, sécrétent encore obsessions et névroses. Or il est urgent d’aboutir à une santé des rapports hommes-femmes que nous devons libérer de l’érotisme sur lequel spécule la civilisation de l’argent.
Avez-vous remarqué combien le langage de l’amour est marqué par le vocabulaire de l’armée, du guerrier, de la conquête ? Il s’agit toujours de conquérir un cœur, de faire une ou des conquêtes : l’homme prendrait, la femme cèderait pour peut-être ensuite obtenir sa revanche. Là aussi, nous ne sortons pas du rapport de forces.
Jésus Christ révèle le don mutuel à substituer au couple maître-maîtresse servante, mais le lien de l’homme et de la femme dépasse celui du couple. Il est essentiel à l’homme et à la femme de faire dès l’enfance l’apprentissage d’une vie commune pour ensemble former l’humanité.
Mais il y a plus encore et maintenant après Mathieu, Marc et Luc, c’est au tour du quatrième évangile chapitre XIII :
« Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passe de ce monde au père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin. Au cours d’un repas, alors que déjà le Diable avait inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, le projet de le livrer ». (Ce petit lambeau de phrase d’apparence innocente, j’ai honte de le relire dans la manière qui fut la mienne de le citer sans une once d’esprit critique à la Mutualité lors de mon Carême 68. Il m’a fallu plus de trente ans pour rejeter, renvoyer l’expéditeur au diable, ceci dans mon « Judas l’Innocent » cet indigne verset 2 du magnifique chapitre XIII en quatrième évangile). Il faut en finir avec la diabolisation de Judas destinée à innocenter le pouvoir romain du meurtre de Jésus : « Sachant que le Père lui avait tout remis dans les mains qu’Il était venu de Dieu et revenait à Dieu, il se lève de table, quitte son manteau et prenant un linge, il s’en fait une ceinture. Puis, il verse de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il s’était entouré les reins ».


Le Fils de l’Homme célèbre la Pâque, l’unique Pâque, le passage prophétique par tous les peuples , de l’oppression à la liberté. Il aime les siens, toute l’humanité jusqu’au bout à l’extrême, à l’excès. Mais comment ? Que signifie aimer ? C’est au cours d’un repas que Jésus livre son secret, sa suprême révélation ; pendant le dîner, parce que le repas n’est pas fait pour être pris seul mais pour être partagé. Je me suis demandé longtemps, je me demande encore la raison , la nécessité d’un début aussi important, solennel, d’un prologue d’ampleur liturgique. Jean le Confident, le témoin mais pas le petit préféré d’intrusion sentimentale qu’a cru bon d’en faire la tradition, part de l’aspect qui se prête le mieux au doctrinal et non au dogmatique, il éprouve le besoin d’affirmer que le Père a tout remis aux mains de son Christ, que Jésus est de Dieu et revient à Dieu… par ce geste quotidien, élémentaire, banal, domestique en même temps qu’insolite : laver les pieds. Partir de si haut pour atterrir si platement. On dit souvent dans l’Eglise qu’il faut considérer les deux dimensions, tenir les deux bouts de la chaîne : le Transcendant et l’immanent, l’incarnation, le Tout autre et le Tout proche. La conséquence est le strabisme du chrétien qui regarde deux directions différentes, se prête au monde et ne s’y donne jamais. A la vérité, Dieu lui ne donne jamais moins que lui-même. Il ne donne pas que sa grâce qui serait prélévement sur un capital jalousement gardé car sa grâce n’est rien moins que lui, lui donné en totalité.
Le secret de Dieu, c’est de n’en avoir aucun. La supériorité de Dieu, c’est de n’en manifester aucune. Dieu c’est celui en qui n’existe aucun retour à soi, aucun profit. Jésus Christ vient de son Père et revient à lui. Il est lié en permanence à son Père qui n’a rien à voir avec le gouverneur, avec l’empereur de tous les mondes. Son père, c’est l’éveilleur de la résistance, l’animateur du maquis du plus opprimé d’entre les peuples ; Jésus est le Verbe de son Pè